«Je parle de projet, eux ne parlent que d’économies», le président de la Fédé de judo pas convaincu par les propos de la ministre

INTERVIEW Malgré les dernières précisions du gouvernement au sujet des CTS, Jean-Luc Rougé reste pour sa part très prudent...

Propos recueillis par Aymeric Le Gall

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Jean-Luc Rougé (au centre), le président de la fédération française de judo.
Jean-Luc Rougé (au centre), le président de la fédération française de judo. — FRANCK FIFE / AFP

Après la parution de l’information selon laquelle le gouvernement allait devoir supprimer 1600 postes de conseillers techniques sportifs (CTS) d’ici 2022, la nouvelle ministre des Sports, Roxana Maracineanu a tenté d’éteindre l’incendie en expliquant qu’il n’y avait que leur statut qui allait devoir évoluer.

En revanche, cela ne résout pas le problème du financement de ce changement de statut, qui pourrait à terme peser lourd dans les budgets des fédérations ou des collectivités territoriales et non plus dans celui du ministère des sports. Une inquiétude que partage Jean-Luc Rougé, président de la Fédération française de judo, comme il nous l’explique dans cet entretien.

Êtes-vous rassurés par les récents propos de la ministre des Sports, qui a précisé que les conseillers techniques sportifs ne seraient pas supprimés mais qu’ils allaient devoir changer de statut ?

Pas du tout, même si je comprends sa position et son discours maintenant qu’elle est au gouvernement. Evidemment qu’on ne va pas supprimer des fonctionnaires, mais, moi on m’a déjà proposé de me payer des cadres d’Etat à la place de fonctionnaires. Sauf qu’un fonctionnaire, c’est une subvention à vie, alors que pour les cadres d’Etat, ce n’est pas le cas. A l’époque où j’étais directeur technique, on nous a payé quatre cadres techniques à 100 % la première année, à 50 % la deuxième année, 25 % la troisième et plus rien ensuite. Or ces cadres, c’est la fédération de judo qui les paye directement et ce depuis 25 ans. Donc si c’est ça la solution, c’est non.

Ce qu’ont dit le Premier ministre et la ministre des Sports a simplement servi à rassurer, ils l’ont fait d’une façon politique très habile, je dois bien l’avouer, mais quand on a un peu d’expérience, on sait très bien que ça ne veut rien dire. Il reste encore tout un tas de questions en suspens. Pour moi, cette annonce est largement insuffisante et il faut rester extrêmement vigilant. Ça peut finalement s’avérer très bien, comme ça peut aussi être extrêmement difficile. La présentation des choses qui a été faite par le gouvernement me paraît être largement incomplète pour pouvoir se faire une véritable opinion.

Le but était-il avant tout d’éteindre l’incendie après la parution des informations concernant la suppression des 1.600 conseillers techniques sportifs ?

Oui, mais ce qui nous intéresse ce n’est pas qu’on éteigne l’incendie mais c’est qu’on ait des solutions pour l’avenir. Le sport français, via ses fonctionnaires, ses cadres d’Etat, possède des personnes très compétentes et c’est de ça qu’on a besoin. Ils font de l’ingénierie, ils vont dans les quartiers difficiles, ils pilotent des opérations et donc ils sont vraiment importants, et pas que sur le sport de haut niveau mais aussi sur le sport-social, sur le sport-santé, sur l’intégration. Ils sont primordiaux, ils ont participé au développement du sport français et c’est en partie grâce à eux qu’il ne se débrouille pas trop mal.

On voit bien que derrière ce « changement de statut » des conseillers techniques sportifs qu’appelle de ses vœux la nouvelle ministre, il y a bien une réalité : un désengagement financier de l’Etat dans les questions sportives.

Oui. Ce qu’on nous dit, c’est qu’on ne les supprime pas mais qu’on ne les paye plus ! Qui c’est qui les paye alors ? Posons-nous la question. Les collectivités territoriales ? Je ne suis pas sûr qu’elles disent oui dans l’état où sont leurs finances. Les fédérations ? Ça me semble également compliqué.

Quel serait l’impact réel sur une fédération comme la vôtre si elle devait rémunérer ces CTS à l’avenir ?

Aujourd’hui c’est difficile d’aller aussi loin et de dire quoi que ce soit à ce sujet puisque l’annonce du gouvernement a, encore une fois, simplement servi à éteindre l’incendie. Mais ce n’est en rien un engagement de l’Etat. Et que nous dit-il par ailleurs ? Qu’il va falloir réduire la voilure. Bon, je trouve ça plutôt inquiétant. Ce qui est important, c’est la gestion et le modèle économique des fédérations. Je pense qu’on est capables – et c’est ce qu’on fait à la fédération de judo, on investit, on est en train d’acheter des équipements sportifs, de les rentabiliser – de générer des fonds privés.

Les fédérations aujourd’hui ne sont plus des petites fédérations comme par le passé, on est des entreprises. Et ça, travailler sur un modèle économique nouveau, développer des recettes privées, j’y suis très favorable. Que les fédérations travaillent en regroupement, de manière à avoir des choses en commun, à rationaliser la gestion de l’administratif par exemple, ça ce serait une véritable avancée. Mais là, ne simplement faire que prôner des économies et faire des coupes sombres dans des budgets sans même prévoir quelque chose pour les remplacer, ça me paraît inconséquent comme décision. Essayons de construire, pas de détruire.

Il semble y avoir un écart entre les ambitions du gouvernement sur la question sportive en France et les moyens mis en œuvre.

Mais évidemment. Par exemple, pour ce qui est de la fédération de lutte, avant le vote d’attribution de Paris 2024, on leur a demandé d’investir, parce que ça fera bien, ça montrera que la France peut investir dans le sport, et finalement là ils font face à un déficit énorme et personne ne les aide. C’est sûr que cette fédération a subi l’engouement pour Paris 2024 et qu’elle en paye aujourd’hui les pots cassés. Evidemment qu’on n’est pas très aidé… Nous, au judo, on devait organiser les championnats du monde en 2019 mais on a dû les supprimer par manque de soutien de l’Etat. Au lieu de mettre notre fédération en difficulté, on a préféré retirer notre candidature. Ça c’est aussi une réalité.

Je vous sens à la fois ouvert au dialogue avec l’Etat mais en même temps pas franchement très optimiste, je me trompe ?

Le problème c’est qu’on ne parle pas de la même chose. Moi je parle de projet et eux ne parlent que d’économies… Ce que je regrette, c’est que l’on soit en permanence dans de la communication. On parle pour dire « on va faire ci, on va faire ça », et je trouve ça gênant qu’on ne soit que dans la communication politique et non dans la construction politique.

Qu’attendez-vous désormais de l’Etat après ces nouvelles précisions de la ministre ?

J’attends qu’on travaille sur un vrai modèle économique du sport, une autonomisation économique viable et qu’on nous en donne les moyens.

Existe-t-il aujourd’hui des raisons d’être un tant soit peu optimiste dans ce marasme ambiant ?

Le sport français n’est pas si mauvais et c’est déjà une bonne nouvelle en soi. J’ai vu une équipe de France de football qui a donné un bel exemple, c’était une équipe qui a véhiculé une belle image, qui est un exemple pour la jeunesse et qui a donné du bonheur à la France. A mon sens, c’est une note d’optimisme et c’est notre récompense à nous, qui nous dépouillons sans arrêt pour le sport français. C’est ce genre de bonheur que le sport peut procurer auprès de tous les Français qui me fait plaisir et me donne envie d’y croire encore. C’est notre moteur et heureusement qu’on a ça parce que de l’autre côté, du côté des politiques, on n’a pas beaucoup de satisfactions.