Giro 2018: Du salbutamol au ras-le-bol... Le malaise autour de Froome est à son paroxysme avant le départ

CYCLISME L'ambiance autour de Chris Froome avant le départ de ce Giro 2018 est pour le moins pesante...

William Pereira

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Chris Froome fera-t-il profil bas sur le Giro?
Chris Froome fera-t-il profil bas sur le Giro? — Pierre Teyssot/SIPA

Il sera là, mains rachitiques scotchées au guidon, jambes moulinantes, et regard bloqué sur le capteur de puissance de sa machine. Christopher Froome prendra vendredi le départ du Giro 2018, à Jérusalem, pour essayer de boucler le grand-chelem sur les trois grands tours (France, Espagne, Italie). Pas facile, prévenait Vincenzo Nibali fin 2017 à l’occasion de la présentation du tracé de la course. Question de climat : « Chris a dit qu’il aimait la chaleur mais qu’il n’aimait pas le froid, donc ce sera intéressant de voir comment il appréhendera le temps changeant d’Italie. »

Ce même froid sec qui contracte les bronches et contraint un asthmatique à prendre une ou deux bouffées de ventoline. Trente-deux s’il s’appelle Chris Froome. Le nombre ne sort pas de nulle part : Il correspond à la teneur en salbutamol des urines de Froome (2.000 nanogrammes par millilitre contre 1.000 autorisés) lors d’un contrôle antidopage sur la Vuelta 2017 (ce qui ne signifie pas forcément que l’intéressé ait appuyé autant de fois sur le pulvérisateur en 24 heures). Confirmé par l’échantillon B, le test, jugé « anormal », lui vaut d’être dans de sales draps.

Selon Le Monde, son cas est entre les mains du tribunal antidopage de l’UCI et notamment d’Ulrich Haas, l’un des trois juges du TAS chargés de se prononcer sur les histoires de clenbuterol et autres steaks périmés d’ Alberto Contador en 2010. Mais les démarches traînent en longueur et donc, nous y revenons, la star de la Sky sera dans le peloton en Italie. Malaise.

Neuf mois plus tard, rien de nouveau

« C’est choquant pour le grand public. C’est choquant pour les défenseurs du vélo et de la lutte antidopage comme moi. Maintenant, il est dans son droit, il faut l’admettre, même si j’aurais évidemment souhaité que ça passe devant le TAS et que l’UCI porte ses couilles », nous confie le champion de France de cyclo-cross Steve Chainel. David Lappartient, boss de la plus haute instance a bien essayé de les porter, mais il est tombé sur plus fort que lui. « La procédure est complexe, il [Froome] a plus de moyens que les autres et il a de bons avocats. Comme nous. Et puisque son argument consiste à dire qu’il a respecté les règles, il a développé de gros moyens d’investigation », se défendait-il déjà dans L’Equipe, début avril.

Conséquence, le Français paraît incapable de savoir s’il se défera de ce boulet avant la grande boucle, alors qu’il voulait régler ce bazar « avant les classiques ». De quoi faire rire jaune Cyrille Guimard, consultant pour La Chaîne L’Equipe, diffuseur du Giro 2018.

« Ça fait neuf mois [depuis la Vuelta 2017]… Il y a 50 ans, on marchait sur la Lune. Ne me dites pas qu’en neuf mois les experts n’ont pas eu le temps de conclure sur cette affaire ! Le problème, ce ne sont pas les 2.000 nanogrammes mais de savoir quels sont les moyens de le sanctionner. Un contrôle anormal, c’est un contrôle anormal, point. Neuf mois, c’est anormal. Et ce délai ne peut s’expliquer que par des tractations de pouvoir. L’UCI n’a pas les moyens de lutter financièrement contre la Sky, probablement pas plus que l’AMA et le TAS. »

Froome, son équipe et ses deux gardes du corps

Cette situation inusitée a aussi le don d’irriter le peloton, même si tout le monde n’ose pas parler. « Il y a beaucoup de coureurs propres qui aimeraient lui dire de dégager mais qui la mettent en veilleuse pour ne pas qu’on leur colle une image à la Bassons avec Armstrong. Il faut savoir que les coureurs ont des contrats d’un à deux ans et que leur image compte. Pour que le salaire continue de tomber au long des années, il faut parfois se taire », confie Chainel.

De ce point de vue, le vainqueur sortant du Tour d’Italie Tom Dumoulin​ est plus tranquille que la moyenne. Donc il dégaine. « Sa présence ici n’est pas bonne pour le cyclisme. Personne ne voulait que cela arrive, y compris Froome. Débuter le Giro avec tous ces doutes et toutes ces incertitudes n’est pas une bonne chose. Il va peut-être gagner la course et après quelques semaines, ce succès lui sera retiré. Ce ne sera pas agréable pour qui que ce soit, mais je ne peux rien y faire », a lancé cette semaine le Néerlandais, cité par Tuttobiciweb.

D’autres comme Thibaut Pinot, aimeraient juste qu’on leur fiche la paix à ce propos (« ras le bol qu’on ne parle que de ça »). « Sur les directs on va être obligé d’en parler de ces 2.000 nanogrammes. C’est inévitable et ça gâche tout », peste Cyrille Guimard. Les journalistes britanniques, eux, n’attendent pas. Ça fait longtemps qu’ils mettent et remettent les 2.000 nanogrammes sur la table. La conférence de presse organisée par l’un des diffuseurs du Giro n’a de ce point de vue pas dérogé à la règle. L’ambiance y était électrique et la Sky ne s’est pas trompée en envoyant d’autres coureurs de l’équipe plus deux gardes du corps pour épauler Froome, initialement censé se retrouver seul dans la fosse au lion pour y clamer son innocence (« je n’ai rien fait de mal », assure-t-il).

Forcément, chez les coureurs on a « du mal à voir comment il pourrait se pointer sur le Tour au mois de juillet sachant que ce sera tout à la puissance mille », nous assure une source proche du peloton. Quand on sait à quel point il a pu prendre cher à une époque où il était clean, on est effectivement en droit de se poser la question de son traitement sur les routes françaises après ce contrôle anormal. Et encore plus s’il remporte le Giro. « S’il gagne, on se demandera s’il devait ne serait-ce qu’être au départ du Giro », se désole Guimard. Steve Chainel prend le relais :

« Il y aura les gens qui ne suivent presque pas le vélo qui nous diront ‘de toute façon ils sont tous dopés’, ceux qui diront ‘monsieur continue de triche, monsieur est protégé ‘ et ceux qui diront qu’il était dans son droit. Mais personne ne dira que c’était lui, le plus fort, parce qu’il y a cette petite tâche qui reste. Mais cette tâche, le sponsor s’en fiche. Ce qui compte, c’est le nom du vainqueur. Tout va très vite. Est-ce qu’on se souvient seulement du podium du dernier Paris-Roubaix ? »

A ce titre, la Sky et sa tête d’affiche peuvent souffler. « David Lappartient a clairement dit que si Froome remportait le Giro alors cette victoire resterait sienne », a assuré le directeur du Tour d’Italie, jeudi. Une décision qui risque encore de faire parler, même si on n’y est pas encore. Rappelez-vous : il faudra d’abord braver le froid transalpin.