Roma-Liverpool: Buteurs fous, scores fleuve, remontadas.. Sommes-nous revenus au foot des années 1960?

FOOTBALL Le football part en vrille comme à l'époque de nos grands-parents. La preuve...

William Pereira et Jean-Loup «Big Data» Delmas

— 

Le noir et blanc c'est pour l'effet à l'ancienne. Pigé?
Le noir et blanc c'est pour l'effet à l'ancienne. Pigé? — Ryan Browne/BPI/Shutter/SIPA

L’espoir. En arrachant son billet pour les demies de Ligue des champions au prix d’une improbable remontada face au Barça, le 10 avril dernier, l’AS Rome a par le même biais acheté un stock illimité d’espoir. C’est donc avec une foi aveugle en leur équipe et la conviction que la Louve refera le coup du mois dernier – cette fois contre Liverpool - que les Romains iront au stade, mercredi soir. La mission est la même : il faut en planter trois sans en prendre.

Réaliser deux fois pareil exploit aurait paru impensable des années plus tôt. Mais le foot a semble-t-il évolué. Les scores fleuves abondent, les scénarios hitchcockiens aussi : Liverpool Roma 5-2, Real-Juventus 1-3, Roma-Barcelone 3-0, Barcelone-PSG 6-1. Serions-nous revenus dans les années 60, au temps des Puskas, Di Stefano, Eusébio et Charlton ? Les chiffres répondent par l’affirmative. Dans les années 1990, un match couperet en ligue des champions comptait 2,4 buts en moyenne. Dans les années 2010, il y en a 2,8.

Phase finale en Ligue des champions
Infogram

Reste à comprendre pourquoi les joutes européennes ont cessé de ressembler aux allers-retours peu prolifiques du début de XXIe siècle pour se maquiller en Real-Francfort 1960 (finale de la C1 remportée 7-3 par les Merengue, on grossit volontairement le trait). Afin de résoudre ce casse-tête, source de toutes nos insomnies, on a contacté trois experts que l’on qualifiera par néologisme de « tacticologues », et un entraîneur apôtre du beau jeu :

  • Christophe Kuchly, coauteur de Comment regarder un match de foot et Les entraîneurs révolutionnaires du foot
  • Victor Lefaucheux, créateur du blog Premièretouche.com, genre de légiste du ballon rond qui décortique les matchs avec minutie
  • Florent Toniutti, Co-fondateur de Carnet Sport, auteur du blog chroniquestactiques.fr (fav pour recevoir son analyse)
  • Daniel Sanchez, ex-entraîneur de Valenciennes époque « Barça du Nord »

Théorie n°1 : l’avènement du pressing haut a changé la donne

Christophe Kuchly, dans le texte : « C’est l’avènement du jeu de transition qui amène des scores aussi importants. Un jeu où on essaie toujours de faire des différences, où les joueurs courent partout pour chercher la balle le plus haut possible. » Ne cherchez pas, c’est le jeu pratiqué par le Bayern, le Real, Dortmund, Liverpool - des équipes phares de la décennie 2010. 

La conquête n’est pas seulement le nom du périple de Tony Yoka vers la ceinture mondiale en boxe, c’est aussi le leitmotiv des plus grands clubs. On s’installe dans le camp adverse et on accule l’adversaire jusqu’à ce que but s’ensuive, en répétant l’opération autant de fois que possible. « Dans les années 60 il y avait le WM [3-2-2-3]. Aujourd’hui, les équipes jouent très haut pour pouvoir se mettre au plus vite en situation offensive ». Le Real, le Bayern, le Barça, Manchester City, Naples (et le PSG deux fois par an) s’inscrivent dans cette logique. Malheur à qui se dresse sur leur route.

Théorie n°2 : Les équipes se connaissent et savent exploiter leurs failles

Sauf si ce quelqu’un s’appelle Jurgen Klopp, parfait antagoniste du foot à la Pep. Kuchly : « jouer haut permet de marquer sur une demi-occasion en récupérant le ballon dans le camp adverse, mais cela expose aussi l’équipe à des contres assassins. » Faille que Liverpool sait par exemple très bien exploiter en adoptant un jeu très direct. Sur le troisième pion à l’aller contre la Roma, les Reds tuent la défense italienne en deux passes : la première pour lancer Salah sur son couloir, la seconde pour servir Mané au second poteau. En d’autres termes ces deux manières de jouer se nourrissent l’une de l’autre et favorisent les gros scores. Genre 5-2.

Victor Lefaucheux : « plus le niveau est élevé, plus les équipes se connaissent, et plus elles trouvent des solutions les unes contre les autres. Liverpool avait de superbes solutions pour contrer la Roma au match aller, il y a un an, Barcelone avait des solutions pour piéger Paris lors de la remontada, etc. C’est une guerre stratégique de plus en plus poussée. Tous les systèmes de jeu ont leur impair et leurs points faibles et les équipes sont parés à les exploiter au maximum. »

Là encore, l’exemple le plus criant est l’antagonisme Klopp-Guardiola. L’Allemand a trouvé la faille dans le système très (trop) ambitieux de Pep et a dominé son Manchester City en Ligue des champions. 5-1 sur les deux matchs. « Klopp construit le football du futur, avec une équipe forte dans toutes les phases de jeu, une flexibilité tout terrain, et une grande puissance athlétique », ajoute Lefaucheux.

Théorie n°3 : Les meilleurs sont encore meilleurs

Si le Real Madrid a refait de la Ligue des champions sa chose comme aux premières heures de la Coupe d’Europe, Cristiano Ronaldo a carrément mis la C1 dans sa poche avec une efficacité à en faire pâlir les illustres Di Stéfano et Puskas. On pourrait aussi citer Messi et, sur l’édition en cours, l’intenable Mohamed Salah. « On est toujours rattrapé par la qualité des joueurs », commente Daniel Sanchez. Florent Toniutti développe.

« Le niveau individuel est un facteur à prendre en compte. Quand on prend le premier but de Salah face à la Roma, le retourné de Ronaldo face à la Juventus, l’efficacité clinique d’un Dzeko ou de Cristiano toujours…. Ce n’est pas là un problème de défense ou de changement tactique, juste de super joueurs. Normalement, les très bons attaquants convertissaient 35 % de leur occasion, Ronaldo ça doit être 70 %. »

Si un attaquant en vient aujourd’hui à convertir deux fois plus d’occasions que la moyenne, et donc à favoriser les scores deux d’artifice, c’est aussi qu’il est mieux servi, ajoute Toniutti. « Aujourd’hui, les meilleurs joueurs jouent tous dans les mêmes clubs, ce qui offre encore plus de solutions pour les finisseurs. » Vrai. Ne vit-on pas à l’époque des BBC, MSN et autres MCN ?

Pour cette raison, Daniel Sanchez estime que le retour des pluies de buts est une « fausse bonne nouvelle » en ce qu’elle met le doigt sur le déséquilibre latent du football européen. « Il y a des grosses équipes qui dominent parce qu’elles possèdent plus de grands joueurs que les autres. L’intérêt du football, c’est l’incertitude et là, le résultat est quasiment connu à l’avance ». Sauf à Rome, où tout le monde continue à y croire.