VIDEO. Tour de France 2017: Plus grimpeur que rouleur, le vélo français est fâché avec le contre-la-montre (et il a tort)

CYCLISME Romain Bardet aurait gagné le Tour de France sans les contre-la-montre…

William Pereira

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Romain Bardet a dû serrer les dents pour sauver sa place sur le podium du Tour de France 2017.
Romain Bardet a dû serrer les dents pour sauver sa place sur le podium du Tour de France 2017. — PHILIPPE LOPEZ / AFP

« C’est aux organisateurs aussi de savoir s’ils veulent voir un jour un Français gagner le Tour et d’essayer de faire un parcours adapté. » La phrase signée Julien Jurdie – directeur sportif d’Ag2r - dans les colonnes de L’Equipe au sortir du contre-la-montre raté de Romain Bardet à Marseille, a fait couler pas mal d’encre et agité Twitter comme la mer après un séisme. Et ce n’est pas la présumée ironie de la réaction qui aura suffi à calmer les foules.

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Car on le sait tous, avec ses seulement 36,5 kilomètres de chrono, cette Grande Boucle défavorisait clairement les rouleurs au profit des purs grimpeurs. Julien Jurdie l’avouait à demi-mot au moment de la révélation du tracé de la course en octobre 2016 : « C’est un parcours qui peut être favorable à Romain Bardet ». Bien plus que le CLM par équipes de 35 km prévu à Cholet, le 3 juillet 2018, en tout cas.

Une fois qu’on a dit ça, que reste-t-il ? L’idée n’est pas de tomber sur le leader d’Ag2r, beau coureur, travailleur acharné et attaquant obstiné en montagne ni sur son équipe. Surtout pas sur une étape de fin de Tour. Essoré comme une éponge, qu’il était le Romain. Et puis, il n’est pas seul dans sa galère. Thibaut Pinot, que l’on croyait devenu spécialiste en la matière, a lui aussi perdu des siècles sur Tom Dumoulin sur les routes du Giro 2017 en contre-la-montre. Il convient donc d’élargir la problématique au cyclisme français et de se poser la question qui fâche : La France a-t-elle un problème avec l’exercice chronométré ? Le palmarès des mondiaux de la discipline semble indiquer que oui.

  • 23 éditions
  • Des vainqueurs de grands tours, beaucoup (Indurain, Zulle, Olano Ullrich, Wiggins)
  • Un vainqueur français (Laurent Jalabert – 1997)
  • Une médaille de bronze (Jérôme Coppel – 2015)

Pas dans la culture française…

Spectateur attentif des grandes courses cyclistes malgré son départ à la retraite en août 2016, et contacté par 20 Minutes, Jérôme Coppel en est convaincu : la France est plutôt petit braquet et maillot à pois que roue pleine et casque aérodynamique.

« C’est un problème de culture. Il n’y a pas de culture du chrono chez nous. Moi j’ai toujours adoré ça parce que je trouvais ça intéressant à travailler et beau à faire. Dans les catégories de jeunes, il y a très peu d’épreuves de contre-la-montre. Et aujourd’hui dans les équipes, on travaille la montagne, on travaille pour bien placer les leaders sur les coups de bordures… C’est très bien, mais on délaisse le chrono. »

Le Top 15 à Marseille
Le Top 15 à Marseille - Tour de France

Le travail sur le matériel est bon… Le reste pas forcément

Or, c’est un exercice qui demande beaucoup de travail et sur lequel on n’évolue pas d’une année à l’autre en raison du nombre incalculable de variables à gérer. « Sur son vélo, il faut gérer le braquet, les roues, la trajectoire… », expose Coppel. Sans parler de la question du matériel. « Entre du bon matériel et le plus mauvais du Tour, on peut très vite avoir une seconde voire plus au kilomètre », calculait Frédéric Grappe avant le début du Tour. On parle là de détails qui prennent beaucoup de temps et ne laissent que peu d’espace pour bosser le reste, ou plutôt l’essentiel, l’aspect physique, technique et postural du coureur. Coppel, toujours.

« C’est comme apprendre l’anglais, c’est plus facile quand on est jeune. On s’habitue à faire des chronos, à reconnaître des parcours, à faire de la préparation mentale, à optimiser ses protocoles d’échauffement avant de s’élancer. J’ai mis plusieurs années à trouver le mien jusqu’à mes 19, 20 ans et après je n’ai quasiment plus changé de protocole. C’est important. Sur la reconnaissance, ça doit être comme de la F1. Et là, c’est pareil. Quand je reconnaissais le parcours avant un contre-la-montre et que j’en parlais avec des collègues j’avais l’impression qu’on n’avait pas fait le même parcours. Certains ne se souvenaient pas de tel ou tel passage là où moi j’avais établi mes points de repère. Ce sont des habitudes que l’on prend jeune. »

Maîtriser l’effort solitaire, une arme redoutable en cas de défaillance

Souvenez-vous, c’était le 23 mai dernier. A 30 kilomètres de l’arrivée de l’étape reine du Giro, Tom Dumoulin, malade, s’arrête au bord de la route pour satisfaire un besoin naturel. En plus de perdre énormément de temps sur les favoris, il n’a plus personne pour l’épauler. Oui. Mais le bonhomme est un as du contre-la-montre et réussit à limiter les dégâts (avec l’aide de la passivité des favoris, c’est vrai). C’est l’exemple choisi par Jérôme Coppel pour illustrer les bienfaits de la discipline hors étapes de contre-la-montre.

« Dumoulin a géré sa montée comme en CLM. Il s’est dit qu’il gérait son chrono pour limiter l’écart et ça a marché. Bradley Wiggins faisait aussi ses montées en mode chrono. Il y a beaucoup d’avantages à savoir maîtriser l’effort solitaire. On apprend à gérer son effort, à lisser sa montée en mettant l’accent sur le chrono. Evidemment il y a des attaques, des moments d’efforts explosifs, mais monter un col c’est avant tout couvrir une grosse distance à haute intensité. Et en cela, ça ressemble au CLM. »

Pinot le plus fort, Barguil a des prédispositions, Bardet doit s’y coller

Mettons notre défaitisme naturel de côté. Sylvain Chavanel a terminé dans le top 10 du chrono de Marseille, Warren Barguil a surpris son monde en faisant 19e et quatre Français au total ont trouvé une place dans le top 20 samedi. Surtout, Thibaut Pinot a prouvé en 2016 (champion de France, vainqueur du CLM du tour de Romandie devant Dumoulin…) qu’il était, des leaders de grands tours tricolores, le plus à même de s’exprimer sur contre-la-montre. Coppel abonde :

« Warren, Romain et Thibaut sont encore jeunes, ils ont un peu de marge. Thibaut a prouvé qu’il était capable de sortir de gros chronos quand il s’y mettait. Warren, on n’a pas assez parlé de son temps, surtout en fin de Tour. C’était vraiment pas mal ! Et Romain savait que c’était un tour de grimpeur, il a fait 3e, il ne s’est pas raté non plus, hein. Après j’ai lu dans une interview que ça ne le faisait pas rêver de s’entraîner sur son vélo de chrono, ce que je peux comprendre. Mais il faut passer par là même s’il n’atteindra jamais le niveau d’un Chris Froome comme c’est le cas pour la plupart du peloton. »

Et que dire de Tom Dumoulin alors. Si ce bœuf du chrono confirme son Giro 2017 et qu’il décide de viser le Tour, nos Français ont tout intérêt à passer du temps en soufflerie. Car même le « meilleur grimpeur du monde » (dixit Roro Bardet) Nairo Quintana n’a pas réussi à le décrocher suffisamment en haute montagne pour y résister sur l’effort solitaire. On n’a pas fini de se lamenter.