JO 2016: Les boxeurs français ont le sentiment d'être «entrés dans l'histoire» à Rio

INTERVIEW Souleymane Cissokho et Sarah Ourahmoune font partie des six boxeurs médaillés lors des JO 2016...

Propos recueillis par William Pereira et Nicolas Camus

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Les boxeurs Sarah Ourahmoune et Souleymane Cissokho, médaillés aux JO de Rio, dans les locaux de 20 Minutes le 24 août 2016.
Les boxeurs Sarah Ourahmoune et Souleymane Cissokho, médaillés aux JO de Rio, dans les locaux de 20 Minutes le 24 août 2016. — 20 Minutes

La fatigue se lit dans leurs yeux. La fête au Club France après la cérémonie de clôture, l’ambiance boite de nuit dans l’avion du retour avec toute la délégation française, les sollicitations médiatiques et populaires et la réception à l’Elysée ont laissé quelques marques. Mais le sourire est toujours bien accroché aux lèvres. Souleymane Cissokho, médaillé de bronze en -69 kg, et Sarah Ourahmoune, en argent en -51 kg, profitent de ces derniers moments aux parfums olympiques. « Une aventure de dingue » qu’ils sont venus partager dans les locaux de 20 Minutes. D’abord pour un Facebook live avec nos internautes, puis pour une interview où ils parlent souvenirs, boxe, mais pas seulement.

(un conseil, allez directement à la 20e minute)

Alors, c’était comment cette réception à l’Elysée ?

Sarah Ourahmoune : Une grande fierté. On y était déjà allé il y a quelques mois pour la signature du pacte de performance. On ne va pas dire qu’on est des habitués mais… (elle rigole). C’était très sympa, on a été très bien accueilli par tout le monde, le Président, c’était cool !

Six médailles, c’est un très bon bilan. D’où vient cette réussite, est-ce que c’est juste une question de génération ou le résultat d’un changement d’approche ?

Sarah Ourahmoune : Il y a plusieurs explications. Le fait qu’il y ait désormais la mixité, déjà, ça fait automatiquement plus de chances de médailles. Du coup notre groupe était mixte aussi et ça nous a beaucoup apporté. On est parti en stage aux Etats-Unis en juillet, il y avait une super ambiance et ça nous a mis dans une bonne dynamique. Après, il y a aussi beaucoup de talents dans notre équipe. Le talent, plus le travail des clubs, ça a fait la différence. Et puis il y a cette insouciance, cette envie de gagner. Dès le premier combat, une victoire [Sofiane Oumiah en -60 kg], ça a donné le ton. Notre surnom de « Team Solide », ça vient de Christian Mbilli. Lui, quand il monte sur le ring, il donne tout. Il est inspirant, quand on le voit on se dit « ok, faut que je suive maintenant ». Voilà, c’est plein de petits éléments.

Souleymane Cissokho : Quand on part en stage à Cuba, que pendant cinq jours on n’a pas d’eau, qu’on est dans des conditions précaires, ça soude. Et cette solidarité a beaucoup aidé. Et au-delà de ça, on a bossé. Tous les dimanches on était à l’Insep, il y avait tout un staff autour de nous, on a été super bien entourés. Et comme dit Sarah, on avait cette insouciance et cette envie de réussir, de repartir de ces JO en ayant fait mieux qu’à Pékin. Je pense qu’on est entré dans l’histoire et qu’on retiendra cette « Team Solide ».

Souleymane, vous étiez le capitaine de cette équipe. Votre côté meneur, rassembleur et sage a étonné, alors que vous n’avez que 25 ans. D’où est-ce que ça vous vient ?

Souleymane Cissokho : C’est quelque chose de très important pour moi. Je me suis investi dans le milieu associatif, je côtoie beaucoup de jeunes et on est des références pour eux. On se doit d’avoir une bonne image, de faire passer des messages pour ceux qui viennent de milieux difficiles, de ne jamais rien lâcher, de continuer. Moi le sport ça m’a beaucoup apporté, j’ai envie que ce soit pareil pour un maximum de jeunes, qu’ils se disent qu’ils peuvent s’ouvrir des portes grâce à ça.

Vous avez déjà noté des effets positifs de votre parcours ?

Souleymane Cissokho : Il y a beaucoup de préjugés sur la boxe, le fait que ce soit un truc de « voyous », etc. Là on a démontré qu’on avait des femmes très intelligentes avec nous, qui sont étudiantes ou chef d’entreprise. On a aussi montré que les boxeurs pouvaient être intelligents. Ça a changé l’image qu’on pouvait avoir de la boxe, et j’en suis très content.

Des clichés, Sarah, vous en avez connu pas mal à vos débuts [elle a commencé à boxer en 1996, quand la boxe féminine était encore largement méprisée]. C’était dur d’être boxeuse ? Ça l’est toujours ?

Sarah Ourahmoune : J'en ai eu, des remarques machos quand j’ai commencé. Des « retourne dans ta cuisine », « la boxe c’est pas pour les femmes, la gym c’est la salle d’à côté », des choses comme ça. Mais ça m’a motivé plus qu’autre chose, donné envie de faire mieux, de prouver que j’étais à ma place. Finalement c’est le fait de monter sur un ring, de faire des combats qui m’a fait gagner le respect. Des hommes s’entraînaient et n’osaient pas y aller. Les mentalités ont changé aujourd’hui, mais il y a encore des progrès à faire évidemment, et pas qu’en boxe d’ailleurs. Sur les Jeux, il y a eu quelques commentaires sexistes de journalistes aussi… ça va durer encore un moment je pense.

Vous avez un parcours très riche, entre les études, le sport, la maternité. Cette médaille, vous la voyez comme l’opportunité d’être un exemple ou plutôt comme une consécration personnelle ?

Sarah Ourahmoune : Au départ, c’était vraiment un projet personnel. J’avais envie d’aller au bout de moi-même, ne pas avoir de regrets, de terminer ma carrière sur au moins une participation aux Jeux parce que j’en rêvais. Et en fait je me rends compte que mon parcours et le bonheur que j’ai pu avoir sur ces JO ont été partagés par beaucoup de monde. Ça inspire des gens, et je ne m’y attendais pas. Je pensais être dans ce projet un peu dingue toute seule. Déjà à l’époque quand j’ai mis en place un financement participatif, j’ai vu que ça prenait, que des gens m’aidaient, je me suis « ok, je suis pas la seule, je ne suis peut-être pas si dingue de m’être lancée là-dedans. Il y a des gens qui sont aussi fous d’y croire que moi ». Et là voir que ça encourage, que ça inspire, c’est une très belle fierté. C’est une double réussite d’avoir aussi entraîné des gens avec moi.

Sarah est fixée sur son avenir [les Jeux étaient sa dernière compétition, à 34 ans], mais pas vous Souleymane. Allez-vous passer en professionnel ?

Souleymane Cissokho : Je ne me suis pas encore penché là-dessus. Deux-trois promoteurs sont intéressés par moi, il va falloir tout poser sur la table et voir ce qu’il y a de mieux pour moi. Il ne faut pas voir que l’aspect financier, il faut un vrai plan de carrière. Je n’ai pas encore pris de décision, peut-être que je ne sauterai pas le pas. Je vais partir en vacances, souffler un peu et prendre conseil.

Auprès de qui ?

Souleymane Cissokho : Il y a Brahim Asloum, mon coach, un entraîneur aux Etats-Unis aussi que je connais bien et qui s’occupe de moi. Je vais voir ça tranquillement, je n’ai pas envie de me précipiter. à partir du moment où parle professionnalisme on parle business, donc il faut être entouré de bonnes personnes. On en a vu des grands champions, médaillés olympiques, rater leur carrière au bout de quelques combats. Je vais prendre mon temps.

Un petit mot sur votre demi-finale [déclaré perdant après arrêt du combat lors du 2e round car son adversaire saignait, il avait perdu le 1er round]…

Souleymane Cissokho (Il coupe) : Beaucoup de gens m’ont dit que je n’aurais peut-être pas dû le perdre ce round. Bon voilà, ils me le mettent perdu, donc j’accepte, et derrière il se passe ça… En plus c’est lui qui vient vers moi sur le coup.

Comment vous avez évacué cette frustration ?

Souleymane Cissokho : Le truc, surtout, c’est qu’on avait une tactique en place. On savait qu’à partir du milieu du 2e round il fléchissait physiquement. On avait décidé, à partir donc d’une minute trente dans cette 2e reprise, de mettre les bouchées doubles et vraiment accélérer pour le faire craquer. Je n’ai pas eu le temps… c’est comme ça. C’est dommage parce que derrière il fait champion olympique, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire « t’aurais pu être champion olympique », mais bon la médaille est là, et je reviens de loin [qualifié au dernier moment après des blessures]. Mais quand on goûte à une médaille on se dit « aaaah, finalement j’aurais bien aimé aller encore plus haut ».

Sarah, le fait que le podium ait lieu tout de suite après la finale, ce n’est pas trop dur ? C’est une médaille d’argent mais c’est aussi une défaite en finale, qu’est-ce qu’on se dit sur le podium ?

Sarah Ourahmoune : C’était particulier, mais surtout parce que c’était mon dernier combat. Je pensais plus à ça, à la nostalgie de la fin de carrière, de la dernière fois que je suis allée dans les vestiaires, que je suis montée sur un ring. C’est une défaite mais je ne peux pas être déçue ou frustrée de ça. Comme Souley, je reviens de loin. Il y a deux ans, personne n’y croyait. Même moi j’ai eu des moments où je me disais « mais arrête, tu pourras jamais revenir à niveau ». Me retrouver en finale, c’était improbable. Pas de regrets, juste de l’émotion parce que ce sont 20 ans de ma vie qui s’arrêtent là, on a peur quelque part de cette petite mort, de ce qui peut arriver derrière, du manque. Comme une perte d’identité, même si je suis préparée.

Comment vous vous êtes remis en route après 2012, et comment on se prépare physiquement après une maternité ?

Sarah Ourahmoune : Ça a été très dur. Les premiers mois, ça a été horrible, j’avais l’impression que je n’avais jamais fait de sport. Les premières séances, c’était des séances de vieille quoi ! En footing, je courais une minute, je marchais une minute, je ne pouvais pas faire plus. Je suis revenue doucement, j’ai refait un combat, mais j’ai détesté ça. A la fin du premier round, dans le coin, j’ai dit à mon entraîneur « c’est plus pour moi, je déteste ça ». Je n’avais même pas envie de finir. Et puis j’ai décidé de me donner un an. On était le 14 avril 2014, je me suis dit qu’on ferait le bilan le 14 avril 2015 et que je ne prendrai aucune décision avant, même si j’avais envie de tout plaquer. Finalement les sensations étaient revenues, alors j’ai foncé.

La boxe aux JO, pour le commun des Français, c’était Brahim Asloum mais surtout la détresse d’Alexis Vastine par rapport aux décisions des arbitres. Vous avez le sentiment que la boxe française est plus respectée maintenant ?

Sarah Ourahmoune : Je n’ai pas trop pensé à toutes ces histoires de corruption. On a déjà beaucoup de choses à gérer alors n essaye d’oublier ça, de ne pas s’encombrer l’esprit avec ce type de pensées même si on sait que ça peut arriver. En plus on n’est pas trop chanceux nous deux (elle regarde Souleymane et les deux explosent de rire). On a toujours envie de croire que ça va être la bonne… Juste, avec les scandales de 2012, j’espérais qu’il y ait un regard plus attentif du CIO et de la fédération internationale. Ça a été le cas, il y a eu deux ou trois cas litigieux mais dans l’ensemble les décisions ont été plutôt correctes.

Souleymane Cissokho : Je suis d’accord. Il y a eu des réformes au niveau de l’IBA (International boxing association) par rapport au pointage. Maintenant c’est un système professionnel, quand on gagne les rounds on a 10, lorsqu’on le perd on a 9. Il n’y a plus ces points qui pouvaient être subjectifs selon les arbitres.

Vous avez connaissance des pointages à chaque round ?

Sarah Ourahmoune : Non, ils ne sont plus affichés. Mais on trouve toujours un moyen de savoir ! (ils se marrent). C’est important, ça oriente toute la stratégie du combat.