Toujours dopés après si longtemps…

CYCLISME Pourquoi les coureurs trichent-ils encore malgré tous les contrôles sur le Tour de France?

Nathaniel Vinton, Slate

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Un seul coureur affichait ouvertement ses ambitions de victoire au départ de Londres. Dès lors, c'est bien le Kazakh Alexandre Vinokourov qui a le plus perdu durant ce mois de juillet. La course en premier lieu, mais aussi son prestige (contrôle positif pour transfusion sanguine) et son avenir de sportif, puisqu'il risque une lourde sanction, sans doute deux ans de suspension qui équivalent à une probable fin de carrière.
Un seul coureur affichait ouvertement ses ambitions de victoire au départ de Londres. Dès lors, c'est bien le Kazakh Alexandre Vinokourov qui a le plus perdu durant ce mois de juillet. La course en premier lieu, mais aussi son prestige (contrôle positif pour transfusion sanguine) et son avenir de sportif, puisqu'il risque une lourde sanction, sans doute deux ans de suspension qui équivalent à une probable fin de carrière. — Franck Fife AFP/Archives
Au moment où le Tour de France 2007 a remonté cahin-caha l’avenue des Champs-Élysées ce dimanche, il avait perdu une bonne partie de son peloton, de ses vedettes et de son prestige. Deux équipes entières ainsi que plusieurs coureurs de premier plan ont dû se retirer pour cause de dopage. Parmi eux figuraient le maillot jaune Michael Rasmussen et Alexandre Vinokourov, celui qui faisait figure de favori au départ. L’an dernier, plus d’une demi-douzaine de coureurs avaient été exclus avant même la première étape. Mais alors, s’il y a tant de contrôle et s’ils sont si nombreux à se faire prendre, pourquoi ces gens continuent-ils de tricher ?

En réalité, il n’y avait aucune raison de ne pas se doper
lors de cette édition du Tour. Les deux crises récentes, l’affaire Puerto (qui a révélé un large système de dopage organisé en Espagne) et l’affaire Floyd Landis (dont la descente aux enfers est devenue le feuilleton de l’année), n’ont réussi qu’à diviser les instances de ce sport, et la culture de la triche semble plus enracinée que jamais. De plus, les managers véreux, les médecins et les coureurs ne sont pas les seuls à encourager ces pratiques. Les structures mêmes de ce sport jouent aussi un rôle important.

Aucun groupe ne peut avoir plus d’influence
sur le Tour de France que le peloton, cette immense masse de coureurs qui tient la vedette à chaque étape. Or le peloton porte en lui une part de connivence inégalée dans les autres sports. A l’intérieur du peloton, les rivaux s’entendent pour modérer l’allure de chaque étape, se relaient en tête de course pour assurer le rythme et se mettent au diapason pour rattraper les coureurs partis en échappée. Son fonctionnement implique un système codé et hiérarchique qui n’a rien à envier à la mafia. Il faut d’ailleurs préciser que c’est ce qui plaît le plus aux amateurs les plus passionnés. La mentalité mafieuse a, après tout, un côté théâtral.

Or, il y a tout lieu de penser que le peloton
s’accommode bien du dopage. Prenez par exemple les cas de David Millar et d’Erik Zabel, deux coureurs dopés repentis. Le peloton n’a eu aucun mal à les réintégrer dans ses rangs, en les incluant dans ses stratégies de course et dans ses connivences. En revanche, les coureurs ne tolèrent pas ceux qui tirent la sonnette d’alarme. Dans un épisode de triste mémoire en 2004, Lance Armstrong (dont on disait alors qu’il était le patron du peloton) avait réussi à monter ses collègues contre Filippo Simeoni, un coureur de second rang.

Celui-ci avait eu l’audace de témoigner
contre Michele Ferrari, un médecin douteux qui avait collaboré avec Armstrong (et, pas plus tard que cette année, avec Vinokourov). Lorsqu’il a pris part à une échappée lors de la dix-huitième étape dans l’espoir de s’offrir un rare moment de gloire, Armstrong, qui était déjà confortablement installé en tête du classement général, mena la chasse et le ramena dans le peloton. Celui-ci expliqua plus tard qu’en punissant Simeoni, il entendait «protégeait les intérêts du peloton» et que ses collègues l’en avaient félicité. Les autorités italiennes soupçonnèrent que des pressions avaient été exercées sur des témoins. On ne connaîtra jamais la vérité car il n’y eut aucune poursuite.

Est-il possible que tout le monde triche dans le peloton?
Le dopage sanguin, une méthode éprouvée et très en vogue, consiste à s’injecter un apport supplémentaire de sang afin d’augmenter la quantité d’oxygène qui peut alimenter les muscles. Dans ce cas-là, le but du jeu, c’est de s’injecter autant d’oxygène que possible dans les veines tout en restant en dessous d’un seuil «naturel» fixé par les instances anti-dopage. Tant que vous prenez garde à ne pas dépasser la limite, vous êtes tranquille. Mais dès lors qu’un nombre important de gens se dope, il y en a toujours quelques uns qui finissent par commettre une erreur.

Ces dix dernières années, il semble que les meilleurs se soient faits pincer plus souvent que les autres. Peut-être parce que les vedettes subissent des contrôles plus fréquents, juste après chaque étape mais aussi lors de contrôles inopinés (comme ceux que Rasmussen a évités). Mais c’est peut-être aussi que les meilleurs coureurs ont plus de chances d’être des tricheurs. Pour quelles raisons au juste? D’abord, ils ont les moyens de se payer les services fournis par leurs complices du marché noir. Ensuite, les vedettes ont moins de chance d’être punies. Quand un petit coureur se fait prendre, il a toutes les chances d’écoper d’une suspension qui peut mettre un terme à sa carrière.

Mais si vous êtes un vainqueur potentiel
du Tour de France comme Rasmussen ou Vinokourov, votre manager vous couvrira jusqu’au moment où vous n’aurez plus aucun espoir d’échapper à la justice. C’est ce que l’Italien Ivan Basso a pu constater l’an dernier lorsqu’il fut impliqué dans l’affaire Puerto. Exclu la veille du départ d’un Tour dont la victoire lui semblait promise, Basso se débattit pendant cinq mois dans une jungle juridique, clamant son innocence. Puis, en novembre, l’équipe Discovery Channel prit le pari de l’engager malgré tout. Ils ne l’ont licencié qu’en mai dernier, au moment où il avoua brusquement qu’il avait «tenté de se doper».

Même dans le cas où un coureur est contraint de se retirer de la compétition, il ne perdra pas nécessairement le soutien de ses supporters. Les fans de cyclisme (au moins, en France) continuent d’admirer l’un des plus célèbres dopés de tous les temps, Richard Virenque. Malgré une carrière entachée d’énormes mensonges sur ses pratiques dopantes, le coureur français a conservé assez de popularité pour atterrir en douceur dans un siège de commentateur chez Eurosport après avoir raccroché. Cela n’en fait jamais que le visage du Tour pour quelques centaines de millions de téléspectateurs.

Il ne faut pas attendre de réforme
de la part des gens qui dirigent le cyclisme. Quant aux sponsors, ils ne prennent manifestement pas leurs responsabilités. La structure fragmentée des instances dirigeantes ouvre des brèches dans lesquelles les tricheurs se précipitent. A l’instar de Rasmussen, les coureurs peuvent décider de s’affranchir des tests en toute impunité, ou de se poser en victime d’une machine bureaucratique trop compliquée, comme Floyd Landis a tenté de le faire. Il y a bien des gens dans le cyclisme qui remuent ciel et terre pour nettoyer ce sport, comme Pat McQuaid, le patron de l’Union Cycliste Internationale.

Mais en a-t-il vraiment les moyens? Contrairement à la NBA et à la NFL, fédérations dans lesquelles les commissaires imposent leur loi par le haut, dans le cyclisme, l’autorité se partage entre l’instance dirigeante internationale, les propriétaires d’équipe et les organisateurs de course. Chacun garde jalousement son pré carré et à chaque fois que quelqu’un essaye de lancer une réforme sérieuse, un autre l’interprète comme une tentative de prise de pouvoir.

Les coureurs propres doivent contempler tous ces dysfonctionnements avec effarement. Mais les gens cyniques qui gravitent autour du cyclisme (et ils sont légion) ne comptent plus les opportunités qui leur sont données de se jouer du système. Au train où vont les choses, les coureurs dopés auront encore moins de soucis à se faire en 2008 que jamais auparavant.