Gaëtan Huard: «J’avais l’impression d’avoir un but de hand derrière moi»
INTERVIEW – L’ancien Bordelais, détenteur du record d’invincibilité en Ligue 1 évoque la performance du gardien lillois, en passe de le battre…Propos recueillis par Romain Scotto
Le record ne tient plus que pour 141 minutes, soit un peu plus d’un match et demi. Vincent Enyeama, le gardien lillois, est donc tout proche d’effacer Gaëtan Huard du livre des records. L’ancien gardien bordelais, désormais consultant, suit cette série de près et décrit l’état de grâce dans lequel se trouve actuellement son homologue nigérian…
Que représente une telle série quand on est gardien de but?
C’est une juste récompense parce qu’on est souvent décrié en tant que gardien. Le record appartient à l’équipe d’abord. Le mien appartient aux Girondins de Bordeaux et à un effectif qui marchait dans un système un peu similaire à celui de Lille. On ne prenait pas de but et on ne marquait très peu. C’était des scores étriqués, des 1-0. Il y a beaucoup de parallèles entre le parcours d’Enyeama et le mien.
Lesquels?
Il a franchi le cap des 1.000 minutes face à Marseille. C’était quelque chose d’important. A partir de ce cap, ça devient difficilement supportable médiatiquement. Je n’en pouvais plus à la fin. Sans arrêt, on m’en parlait. Je m’aperçois aujourd’hui à quel point c’est long. Quand on est joueur on n’y fait pas trop attention.
C’est ce que dit Vincent Enyeama, il ne s’occupe pas de ce record…
Et il a raison. Moi non plus. Je savais que c’était Jean-Luc Ettori qui avait le record avant moi. Mais c’est tout. On n’y pense pas. On veut juste que ça reste une motivation de groupe. Un leitmotiv. Quand on met un pied sur le terrain, on ne prend pas de but, on serre, on se bat. Ça permet de ramener au minimum un point. Après, le peu d’occasions qu’on a, si possible, on les convertit. Ça renforce le groupe. Pour preuve quand la série s’est terminée, sur un but contre notre camp d’Eric Guérit, on faisait tous la gueule au vestiaire malgré notre victoire 2-1. C’était un monde qui s’écroulait, mais en toute honnêteté, un soulagement aussi. Beaucoup d’attaquants que je connaissais m’appelaient à l’avance pour me dire qu’ils allaient stopper ma série. Dans les tunnels, des mecs me faisaient des clins d’œil et me disaient «Ce sera moi.» Robert Pires aussi. Il était à Metz, tout jeune. Il m’avait dit sur un corner, «C’est pour moi le but.»
Vincent Enyeama vous impressionne-t-il?
Ah oui. Je le trouve très bon. Je ne veux pas me lancer de fleurs mais je trouve qu’on a un style proche. Moi je sortais très vite, très loin, je bouchais très vite les angles. J’intervenais dans les pieds très vite, je ne laissais pas l’attaquant contrôler efficacement. Je vois que c’est aussi le cas pour Enyeama. On coupe l’approche de la surface de réparation. J’aime bien son style bondissant. Il est aussi très sobre. Il n’a pas de geste inutile. Le seul regret qu’il peut avoir, c’est de ne pas être apparu dans un gros championnat européen. Il a encore trois belles années devant lui (il a 31 ans).
Psychologiquement, peut-on parler d’état de grâce le concernant?
Exactement. Son état de grâce bonifie l’équipe. Moi à Bordeaux, j’avais vraiment l’impression d’avoir un but de hand derrière moi. Comme s’il était devenu petit. Mais bon, c’est la baraka, ça fait partie d’un système de jeu, de la vie d’un groupe. C’est positif pour la vie d’un groupe. Ça positionne Lille relativement haut au classement.
Ce sentiment n’est-il pas enivrant?
Non parce que sur le terrain, c’est différent. On ne pense pas à ça. On joue, on est pris par le jeu. C’est comme si on nous promet une grosse prime de match. Est-ce que pour autant, cela va nous faire gagner le match? Non. Cela vous vaut des surnoms. On m’appelait The Invincible. Même si mon surnom c’est Guéguette.
Désormais, c’est votre ancien club Bordeaux, qui peut stopper la série, le week-end prochain…
J’ai fait le voyage avec les Bordelais qui jouent à Guingamp mercredi (en tant que consultant médias). Ça chambre pas mal. Certains joueurs ne savaient pas que c’était moi qui détenais ce record. Les plus jeunes, notamment, ou les étrangers. Ils me demandent: «Bon Gaëtan, combien tu donnes pour le but contre Lille?»
Une telle invincibilité est-elle plus difficile à tenir aujourd’hui ou à votre époque?
Je serais tenté de dire à mon époque parce que je pense qu’il y avait beaucoup plus d’équipes fortes en championnat. Aujourd’hui, si vous n’affrontez pas Paris, vous ne prenez pas beaucoup de buts. Contre Paris, en tant que gardien, vous pensez déjà à ne pas prendre une valise.
Ressentirez-vous un petit pincement s’il vous bat?
Oui… Tous les ans mes enfants me disent, «Papa, tu es dans le livre des records.» Peut-être que l’année prochaine, je ne l’achèterai pas. Ça coutera moins cher à Noël. C’est très symbolique. Dedans il y a tous les records invraisemblables. Demain je peux en trouver un autre. Mangeur de cailloux? (Il rit)


















