De Chatroulette à Azar, pourquoi des gens se filment en se masturbant en ligne ?
Roulette Russe•Les applications de chat vidéo aléatoire comme Chatroulette et Azar sont fréquemment utilisées pour des actes d’exhibitionnisme en ligneQuentin Meunier
Si vous étiez un ado dans les années 2010, vous êtes probablement déjà allé au moins une fois sur Chatroulette. Le principe du site reste simple, même dix-sept ans après : mettre en relation des étrangers pour discuter par messages, avec la webcam allumée. Et souvent, ce qui s’affiche à la webcam, c’est la vision d’un homme sexe en main, en train de se masturber.
Selon « Les exhibitionnistes, ces grands inhibés », un article de la revue scientifique Sexologies, les actes d’exhibitionnismes représentaient, en 2016, un tiers des violences sexuelles recensées. Présent depuis 150 ans dans la loi, ce délit s’est aussi modernisé avec le temps. Loin de l’image d’un homme nu sous un manteau imperméable, les gens qui ont recours à cette pratique se retrouvent désormais en ligne. « Au départ, il peut y avoir plusieurs intentions, ou parfois pas vraiment : c’est un défi, pris à la légère, une sorte d’immaturité, explique Isabelle Gace, sexologue clinicienne. Ça peut aussi être la recherche d’une excitation transgressive, la possibilité d’être vu sans consentement, ou bien un besoin de reconnaissance, parce qu’on a une faible estime sexuelle de soi-même. »
L’anonymat d’Internet désinhibe
Le carton de Chatroulette (1,5 million d’utilisateurs revendiqués à son prime) a suscité de nombreux imitateurs. Dernier en date : Azar. Créée en 2014, l’application coréenne revendique 5 millions d’utilisateurs en Europe, et semble avoir récemment gagné en popularité auprès de la gen Z, rapportent par exemple des témoignages récoltés par Le Monde, que les sondages de 20 Minutes auprès de nos connaissances de moins de 25 ans n’ont pas vraiment pu corroborer.
Azar fait le pari de rapprocher la vidéo avec un système rappelant un peu les applis de rencontre, ou les gens swipent jusqu’à tomber sur quelqu’un avec qui la discussion accroche. En 2021, l’application a même été rachetée par Match Group, la maison mère de Tinder. Audacieux quand on connaît le passif de ce genre de site de vidéos, et, effectivement, après quelques minutes sur l’appli, on perd à la roulette russe et on tombe sur quelqu’un en train de se faire plaisir. On essaye d’établir un contact pour savoir ce qui le motive, mais on doit être un tue-l’amour, parce qu’on se fait « nexter ». Ça ne donne pas vraiment envie de retenter. « En ligne, il y a un rapport différent à l’anonymat, et la possibilité de couper à tout moment. Cela donne une impression de contrôle », souligne Isabelle Gace.
Selon les observations cliniques, les profils sont très variés. Et ce n’est pas parce qu’on est en ligne qu’il s’agit forcément de jeunes. Isabelle Gace décrit toute sorte de profils auxquels elle a été confrontée. « Cela peut concerner des personnes qui ont cette envie de s’exhiber, mais dans l’impossibilité d’accomplir ce fantasme dans la vraie vie, elles le reportent sur le numérique, détaille-t-elle. C’est une échappatoire où elles peuvent se mettre en scène, scénariser. Ou bien, ces personnes ont du mal à gérer la solitude, le stress, l’ennui, et pour qui c’est une décharge et un régulateur émotionnel. » Elle distingue le simple fantasme naturiste de la pathologie (« paraphilie » dans le jargon), qui se combine souvent avec des mécanismes d’addiction : « Le problème, c’est quand c’est fait de manière répétitive et addictive. […] Ces personnes savent que ce n’est pas bien mais ne peuvent pas s’en empêcher. » En somme, c’est transgressif, hyper accessible et sans conséquence jusqu’à se faire prendre ou que ça devienne trop compulsif.
Une forme d’agression sexuelle
Contrairement au porno ou aux plateformes sexuelles consenties, les utilisateurs de Chatroulette ou Azar ne s’attendent pas nécessairement à être exposés à des actes sexuels. En théorie, Azar essaie de sécuriser son application, en interdisant ce genre de pratique. Et l’application doit mettre en place des systèmes de modération et de vérification d’âge via l’analyse d’images par intelligence artificielle. En pratique, ça semble encore peu au point.
Problématique lorsqu’on connaît les conséquences que peuvent avoir ses pratiques exhibitionnistes sur les autres. « C’est aussi délétère pour les personnes qui ont subi ça, note Isabelle Gace. Leur regard sur les hommes et la masturbation change. C’est une agression sexuelle qui peut créer un sentiment d’insécurité, un manque de confiance en soi ou ses partenaires, et de la honte du côté de la victime. » C’est d’ailleurs une histoire de pédocriminalité qui avait eu raison d’Omegle, un autre clone de Chatroulette, en 2019.


















