Guerre des brevets: Le procès opposant Samsung et Apple touche à sa fin

BREVETS Neuf jurés devront trancher d'ici à mercredi en Californie. Leur décision pourrait avoir un impact sur le design et la conception des futurs smartphones et tablettes...

Anaëlle Grondin

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La concurrence entre Apple et Samsung n'est pas près de s'arrêter là
La concurrence entre Apple et Samsung n'est pas près de s'arrêter là — Jo Yong hak / Reuters

Il y a trois semaines s’ouvrait à San José en Californie le procès décrit comme le plus grand jamais tenu concernant les brevets. Les deux opposants, l’Américain Apple et le Sud-Coréen Samsung, qui se disputent depuis plus d’un an en s’accusant mutuellement de plagiat, doivent exposer leurs derniers arguments mardi par la voix de leurs avocats pour espérer gagner cette bataille. Les derniers témoins, eux, ont  pris la parole vendredi. Les neufs jurés devront trancher d’ici à mercredi sur la question suivante: quels brevets Samsung a-t-il violé pour concevoir des concurrents à l’iPhone et l’iPad (s’il est toutefois reconnu que la firme a bien violé des brevets)? Apple réclame 2,5 milliards de dollars de dommages et intérêts et l’interdiction des smartphones et tablettes de Samsung aux Etats-Unis. En face, Samsung, qui a contre-attaqué Apple devant le tribunal, réclame 422 millions de dollars. Toutefois, les patrons d'Apple et Samsung peuvent toujours tenter de trouver un accord avant les délibérations. Le PDG de Samsung a indiqué ce lundi qu'il parlerait avec son homologue d'Apple. Mais les espoirs sont minces. Les deux hommes s'étaient déjà rencontrés avant le procès et n'étaient pas parvenus à s'entendre.

Plus de designs différents à l’avenir?

Alors que la décision est attendue avec impatience, les experts affirment que ce procès aura des conséquences sur le marché. Et pas seulement pour Apple et Samsung. Si la firme à la pomme gagne, les spécialistes pensent que le Sud-Coréen ainsi que d’autres entreprises tech se verront obligées de développer des appareils uniques, qui se différencient réellement des iPad ou iPhone (comme les Windows Phone, par exemple), pour éviter de telles confrontations devant la justice. «Je pense que nous allons observer une diversification des designs [des smartphones et tablettes] sur le marché si Apple gagne», a estimé Christopher V. Carani, avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle à Chicago, interrogé par le New York Times

Et si les jurés penchent en faveur de Samsung, cela pourrait avoir l’effet inverse. Apple aura beaucoup de mal à empêcher ses concurrents comme Samsung de concevoir des tablettes et smartphones qui rappellent les siens visuellement. Ils n’auront pas peur de se lancer dans de tels modèles si la firme de Cupertino ne parvient pas à convaincre la justice que Samsung a sciemment copié ses appareils et violé des brevets comme les bords arrondis ou encore le bouton unique. Pour Apple, l’enjeu est de taille: au second semestre 2012 Android, le système d’exploitation de Google utilisé par Samsung et d’autres fabricants pour leurs smartphones et tablettes, était présent sur 64,1% des smartphones vendus dans le monde, selon Gartner. Pendant ce temps, la part d’iPhone vendus était de 18,8%. En empêchant Samsung de commercialiser ses Galaxy aux Etats-Unis, la firme à la pomme pourrait voir sa part augmenter à nouveau, comme à l’époque où elle régnait sur le marché des smartphones.

Bataille de chiffres

Parmi les preuves fournies par Apple durant ce procès figurait un document interne de Samsung et des e-mails montrant que la firme sud-coréenne souhaitait imiter ses produits. L’iPhone aurait eu un effet galvanisant chez Samsung. Dans un document stratégique de 132 pages datant de 2010, le Sud-Coréen a réalisé de multiples comparaisons détaillées de l’interface de l’iPhone et de celle d’un smartphone Samsung. Au lieu de s’efforcer au maximum de montrer que Samsung n’a pas imité son rival, ses avocats ont argué pendant les audiences que plusieurs brevets d’Apple étaient invalides car des technologies antérieures les utilisaient déjà, souligne le New York Times.

Par ailleurs, Samsung accuse d’Apple d’avoir surestimé les marges bénéficiaires qu’il dégage avec ses appareils mobiles. Michael Wagner, un comptable désigné par Samsung, a estimé jeudi dernier les marges du groupe aux Etats-Unis sur le segment des smartphones et tablettes à environ 12% (519 millions de dollars). Un expert d’Apple avait auparavant assuré que la marge de Samsung sur le sol américain était plus proche de 35,5%.

«Je ne fume pas de crack»

Jeudi, la juge Lucy Koh a recommandé aux deux parties de trouver une issue négociée au litige. «Il y a des risques pour les deux parties. Je pense que ça vaut au moins la peine d'essayer», a-t-elle argumenté. «Si ce que vous vouliez, c'est attirer l'attention sur le fait qu'il y a de la propriété intellectuelle dans ces appareils, le message est passé. Il est temps de faire la paix», a-t-elle déclaré en s’adressant au patron d’Apple, Tim Cook, et à celui de Samsung, Kwon Oh-Hyun.

Au fil des semaines, la juge a eu de plus en plus de mal à garder son sang-froid. Excédée par le comportement des deux firmes, Lucy Koh a dû à plusieurs reprises se comporter comme une institutrice qui réprimandait des enfants incapables de s'entendre, rapporte Reuters. Vendredi dernier, à quatre heures de la clôture des témoignages, Bill Lee, l'avocat d’Apple, a présenté une liste de 75 témoins. La juge s’est énervée: «A moins que vous ne fumiez du crack, vous savez que ces témoins ne seront pas appelés!» Bill Lee a alors répondu: «Tout d'abord je ne fume pas de crack, je peux vous l'assurer. Et nous avons calculé le temps pour qu'ils puissent tous témoigner».  «Allons, allons, c'est ridicule. Vous faites perdre du temps au jury», a fini par lancer Lucy Koh. Il est temps pour tout le monde que ce procès sous tension s’achève.