Jeux vidéo: Quelle part de responsabilité pour les éditeurs en cas de dépendance?

HIGH TECH Des joueurs «excessifs» accusent Blizzard, l'éditeur de «World of Warcraft» et de «Starcraft», de créer des jeux tellement prenants qu'il est trop difficile d'abandonner la partie...

Anaëlle Grondin

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Blizzard

Des reporters de CNN se sont rendus en Corée du Sud récemment pour rencontrer des joueurs en centre de traitement, qui luttent contre leur «dépendance» aux jeux vidéo. La plupart d’entre eux ont expliqué à la chaîne américaine qu’ils jouaient aux jeux à succès de Blizzard pendant des heures et des heures, allant jusqu’à exclure toute autre activité. Y compris manger et dormir.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces joueurs ont indiqué que l’éditeur de jeux vidéo, qui crée selon eux des univers «addictifs», était responsable de leur dépendance. Blizzard a répondu à CNN que ses jeux pouvaient être appréciés sur un court lapse de temps et que ce n’était pas son intention «d’inciter les joueurs à jouer jusqu’à exclure toute autre activité». «Les jeux sont faits pour se divertir. Comme pour les films, les livres, le sport et la musique, nous convenons que chaque individu y consacre le temps qu’il souhaite», indique Blizzard, qui met en avant la responsabilité de chaque joueur. «Notre but ultime en tant qu’éditeur de jeux vidéo a toujours été de créer les meilleurs jeux possibles», conclut la firme.

«On ne va pas dire à Blizzard de faire un jeu nul…»

«De mon point de vue, les éditeurs ne sont nullement responsables. On ne va pas leur dire de faire un jeu nul… Il faut que le jeu soit bien pour qu’on y revienne, c’est ce qu’on recherche. C’est un faux procès qu’on fait à Blizzard», réagit Yann Leroux, psychanalyste et spécialiste des jeux vidéo, avant d’ajouter:  «Un bon jeu doit nous occuper». Le psychanalyste raconte qu’«au début, Blizzard avait mis en place un système pour que les joueurs ne jouent pas trop longtemps. Le repos était nécessaire après un temps de jeu. Le personnage devenait moins compétent et il fallait le mettre à l’auberge.»

Mais il y a eu un tollé. «Les joueurs ont estimé qu’ils pouvaient avoir le droit de jouer le temps qu’ils souhaitaient dans la mesure où ils paient un abonnement. Alors Blizzard a fait marche arrière», explique Yann Leroux. Pour cet expert, c’est «la relation avec ce média-là qu’il faut étudier. Il y a des adolescents qui ne peuvent pas s’empêcher de lire. C’est la même chose. Si quelqu’un est trop déprimé pour avoir des relations avec les autres, il va s’exprimer à travers ce type d’activités». 

L’addiction aux jeux vidéo, éternelle question

Les allégations des joueurs interrogés par CNN ravivent un vieux débat: existe-t-il une «addiction» aux jeux vidéo? Non, répond Yann Leroux. L’Académie nationale de médecine suggère d’ailleurs de parler de «pratiques excessives». «L’addiction aux jeux vidéo n’est pas reconnue médicalement. A ce jour, il n’y a aucun consensus sur ce sujet», insiste Yann Leroux. «On peut trouver des gens qui ne vont pas bien et qui vont passer du temps sur les jeux vidéo. Il y a trente ans, ils auraient certainement pu être accrochés à autre chose», explique-t-il avant de sourire: «Il y a des très grands collectionneurs de timbres qui sont en détresse psychologiquement». Le docteur Bruno Rocher, psychiatre spécialisé dans les jeux vidéo et qui officie au sein du Centre de référence sur le jeu excessif du CHU de Nantes, ne partage pas le même avis. Il pense de son côté que «l’addiction est une réalité pour une minorité». Pour lui, les éditeurs de jeux vidéo ont une part de responsabilité «étant donné que c’est eux qui fournissent le support». Bruno Rocher estime qu’ils ferment les yeux sur ces effets néfastes. «Ce que les éditeurs pourraient faire, c’est reconnaître cette situation et collaborer sur la prévention», propose le psychiatre. «Cela peut être un pictogramme sur le contenu, des brochures diffusées sur Internet pour préconiser des usages modérés», poursuit-il.

Bruno Rocher souligne que cette prévention existe pour les jeux d’argent en ligne, «reconnus comme une addiction», précise-t-il. Le médecin explique qu’il a pris contact avec plusieurs éditeurs de jeux vidéo pour prévenir de la même manière le jeu excessif. Sans succès. «Pour le moment, nous n’avons pas eu de retour. C’est classé sans suite», confie-t-il. Il reconnaît qu’en l’absence de consensus sur la question de la dépendance, «c’est compliqué» et que «les enjeux financiers ne pas les mêmes que pour les jeux d’argent»:  «Le jeu vidéo est avant tout un loisir, c’est difficile de laisser la loi venir trop empiéter dans ce domaine».