A l’heure de l’IA, faut-il être imparfait pour être humain ?
I, Robot•Avec l’essor de l’IA, certaines personnes ajoutent des imperfections dans leurs textes pour paraître plus humains. Alors que cette technologie continue à se généraliser, l’erreur est-elle la meilleure preuve humaine ?Quentin Meunier
L'essentiel
- Depuis l’arrivée de ChatGPT, certains étudiants ajoutent volontairement des imperfections dans leurs textes pour paraître plus humains.
- Une stratégie peu fiable : si les IA ont une signature stylistique reconnaissable, il n’existe pas de solution infaillible pour détecter l’IA et les modèles peuvent être paramétrés pour imiter l’imperfection.
- L’utilisation généralisée de l’IA transforme profondément notre rapport à l’écriture, que ce soit dans nos capacités de réflexion ou dans la considération de l’orthographe et des capacités de rédaction comme marqueur social.
Ajouter une faute d’accord, glisser une tournure bancale, remplacer un long tiret par des parenthèses… Voilà les nouveaux conseils qui circulent parmi certains étudiants. Pas pour mieux écrire, évidemment, mais pour paraître plus humains. Depuis l’explosion de ChatGPT, un paradoxe s’est installé : à mesure que les intelligences artificielles produisent des textes de plus en plus fluides, l’imperfection serait devenue un gage d’authenticité.
Les modèles de langage ont en tout cas leur propre signature stylistique. Selon Gaël Varoquaux, directeur de recherche à Inria, ils affectionnent les longues phrases alternant avec des plus courtes, un registre soutenu sans être pompeux ou encore l’utilisation fréquente des tirets cadratins (–).
« Arrêter d’écrire, c’est arrêter de penser »
Pour Marie Mercanti-Guérin, professeure en sciences de gestion et autrice de l’article « Comment « dé‑IA‑iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ? » dans The Conversation, les enseignants passent désormais « un temps dingue à chasser l’IA » au détriment de leur mission première. Beaucoup modifient déjà leurs pratiques : davantage d’oraux, de travaux en groupe, de contrôles en présentiel ou de mémorisation. Car le véritable enjeu dépasse largement la fraude. « On pense en écrivant. Arrêter d’écrire, c’est arrêter de penser », prévient le chercheur Jean-Gabriel Ganascia, professeur émérite au laboratoire d’informatique de la Sorbonne. À ses yeux, remplacer systématiquement l’écriture par une machine risque d’appauvrir les mécanismes mêmes de la réflexion.
Une stratégie pourtant loin d’être infaillible. « Les plus malins vont prompter pour que la sortie générée par le modèle soit imparfaite. Donc ça ne garantit rien », résume Alexei Grinbaum, président du Comité opérationnel pilote d’éthique du numérique du CEA et expert auprès de la Commission européenne. Si elles ont un style par défaut, les IA peuvent aussi être paramétrés pour répondre de différentes manières, comme en attestent certains échanges entre des internautes et Grok, où l’IA d’Elon Musk emploie des expressions comme « Wesh p’tit con ». Et, malgré la multiplication de logiciels prétendant être des détecteurs d’IA, « il n’y a pas encore de solution mathématique pour prouver qu’un texte a été généré par l’IA ou pas », rappelle l’expert.
L’ère des contenus hybride, mi-authentiques mi-IA
D’autant que la frontière entre texte humain et texte généré devient de plus en plus floue. « Il ne faudrait pas binariser les choses. Il y a une différence entre un texte 100 % IA et un contenu retouché par IA », souligne Gaël Varoquaux. Aujourd’hui, dans les universités comme dans les entreprises, de plus en plus de textes qui n’ont bénéficié d’aucune assistance : reformulation, correction, synthèse ou simple chasse aux fautes.
Le brouillage des pistes est tel que les lecteurs frôlent l’indigestion. Sur LinkedIn, les utilisateurs dénoncent désormais le « AI slop » et YouTube freine la promotion de ces contenus. Une lassitude qui résonne avec la récente réglementation de l’Union Européenne imposant plus de transparence sur l’origine des contenus.
Un changement de rapport à l’écriture
Si Alexei Grinbaum, lui-même auteur d’un livre blanc sur la création de méthode de filigrane pour signer les textes générés par IA, garde espoir quant à l’arrivée d’outils de détection fiables, tous ne partagent pas cet optimisme, à l’image de Gaël Varoquaux qui ne croît pas au « technosolutionnisme ».
La solution n’est pourtant pas de rejeter l’outil en bloc. Alexei Grinbaum rappelle qu’à la Renaissance, l’imprimerie a certes fait perdre la connaissance par cœur de certains ouvrages, mais elle a surtout démultiplié l’accès à l’information. Gaël Varoquaux abonde avec un autre exemple : l’arrivée de la photographie au XIXe siècle n’a pas tué la peinture, elle l’a forcée à se réinventer, introduisant un renouveau spectaculaire des arts plastiques.
Depuis le boom de l’IA générative, notre rapport à l’écrit est bouleversé. L’orthographe et la richesse de l’expression, qui ont « pendant longtemps été d’énormes marqueurs sociaux, sont en train de devenir moins efficaces », analyse Gaël Varoquaux, chercheur en informatique. Nous entrons dans ce que Marie Mercanti Guérin, enseignante-chercheuse, appelle « l’ère de la perfection » : une époque paradoxale où « tout le monde va beaucoup mieux écrire, sans savoir écrire ».



















