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Les data centers dans l’espace, pari (très) ambitieux porté par Elon Musk

Les data centers dans l’espace, le nouveau pari (très) ambitieux et (très) controversé porté par Elon Musk

Vers l’infini et au-delàElon Musk veut installer des data centers en orbite pour alimenter l’IA. Entre effet d’annonce, défi technique colossal et enjeu de souveraineté des données, le projet divise experts et industriels
Quentin Meunier

Quentin Meunier

L'essentiel

  • Elon Musk a annoncé une fusion de SpaceX et xAI pour créer des data centers en orbite tout en reliant ces systèmes à sa constellation Starlink qui pourrait compter jusqu’à un million de satellites.
  • Alors que le coût en énergie des data centers pèse de plus en plus lourd, l’Europe s’intéresse également au sujet de la digitalisation de l’espace pour des raisons stratégiques et géopolitiques.
  • Ces projets suscitent le scepticisme d’autres experts, qui font valoir des contraintes techniques et financières prohibitives.

Encore un projet loufoque de science-fiction ? Elon Musk se lance dans la course aux data centers dans l’espace. Lundi, le chef d’entreprise a annoncé la fusion de SpaceX et de xAI, sa start-up d’intelligence artificielle. Il associe cette opération à un projet de centre de données en orbite pour soutenir l’IA.

Sur le papier, il avance quelques arguments : aujourd’hui, les data centers, ces immenses centres abritant les serveurs nécessaires au fonctionnement de l’intelligence artificielle et autres services numériques, consomment des quantités d’énergie colossales. Ils doivent être refroidis en permanence et sont tributaires d’un réseau électrique toujours plus sollicité. Certaines entreprises estiment que l’espace pourrait offrir une solution : moins de problèmes de place, une énergie solaire disponible en continu et la possibilité d’évacuer la chaleur dans le vide spatial.

Elon Musk s’imagine déjà relier ces systèmes à sa constellation de satellites Starlink, déjà lancée pour fournir Internet depuis l’espace. Selon des documents soumis à l’autorité américaine des communications (FCC), SpaceX envisage même de déployer une constellation allant jusqu’à un million de satellites.

La question stratégique des données

L’idée d’expédier des data centers dans l’espace ne relève pas uniquement du fantasme de milliardaire. En Europe aussi, des industriels planchent sérieusement sur le sujet. Thales Alenia Space a ainsi mené l’étude « Ascend » qui explore la faisabilité de centres de données en orbite. « Mettre du cloud et des serveurs dans l’espace, pas forcément d’énormes data centers, c’est stratégique. Ne serait-ce que pour traiter directement les données d’observation récupérées dans l’espace », explique Yves Durand, expert de la filière au pôle de compétitivité Safe.

Mais au-delà de la faisabilité technique, la question est aussi géopolitique. « Les data centers installés à l’étranger posent des problèmes de souveraineté des données », poursuit le spécialiste. Développer des capacités orbitales pourrait permettre à l’Europe d’éviter une dépendance accrue vis-à-vis des Etats-Unis.

« Un buzz dans un contexte de levée de fonds »

Le projet du fantasque milliardaire ne fait toutefois pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique. « Le but d’Elon Musk, c’est qu’on en parle et qu’on ait des discussions techniques dessus, assène d’emblée Irénée Régnaud, doctorant sociologue à l’EHESS. C’est un moment de buzz dans un contexte de levée de fonds. » Elon Musk répète déjà à qui veut bien le croire qu’il emmènera bientôt des humains sur Mars, mais, cette fois, il avait besoin d’un projet plus tangible pour les investisseurs.

Selon cet expert, l’espace serait même une fausse bonne idée. Un télescope en orbite, comme Hubble dans les années 1990, a parfois coûté plus cher à réparer que s’il avait été renvoyé depuis la Terre. « Le principal argument, "moins polluer", est discutable, vu la quantité de fusées qu’il faudrait utiliser pour lancer ces dispositifs, reprend Irénée Régnaud. Il va falloir beaucoup de satellites et de maintenance, cela va faire des débris qui vont retomber. S’imaginer faire ça, c’est foutre en l’air l’espace. »

D’énormes besoins en énergie

Parmi les autres difficultés, il cite pêle-mêle l’évacuation de la chaleur, moins simple qu’elle n’y paraît (« il fait très froid, certes, mais il faut aussi d’immenses radiateurs pour utiliser correctement cet effet ») ou le besoin en énergie qui reste encore incertain. A titre de comparaison, le centre de données qui s’installera d’ici quelques années en Seine-et-Marne - l’un des plus grand du monde - demandera l’équivalent en énergie d’une petite centrale nucléaire. Reste à savoir si l’énergie solaire captée dans l’espace permet de résoudre ce problème.

Difficile de dire si la course à l’espace va vraiment payer. « On peut commencer petit, en lançant quelques serveurs avec Ariane 6, mais il faut commencer », insiste Yves Durand. Il imagine que ces tests coûteraient « quelques dizaines de millions d’euros ». « Ce serait plus rapide sur Terre, il y a des solutions beaucoup plus simples comme des centrales solaires ou des data centers sous-marins », répond Irénée Régnaud. L’effet waouw des annonces d’Elon Musk sert en tout cas à remobiliser les investisseurs, alors que la course à l’espace reste, pour l’instant, un trou noir financier.