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Comment les talibans utilisent les réseaux sociaux pour leur propagande

Afghanistan : Comment les talibans utilisent les réseaux sociaux pour diffuser leur idéologie… et traquer leurs opposants

INTERNETLes talibans ont investi les réseaux sociaux pour moderniser leur image, accroître leur influence auprès de la population, mais aussi pour traquer en ligne leurs opposants
Hakima Bounemoura

Hakima Bounemoura

L'essentiel

  • Pour leur grand retour sur la scène internationale, les talibans ont montré sur les réseaux sociaux une image plus moderne, afin de prouver au monde entier qu’ils avaient changé.
  • « Lorsqu’ils se prennent en selfie en train de déguster des glaces ou de faire des tours de manège, le message est clair : « dédiaboliser » le mouvement et montrer qu’ils sont sympas », précise Laurence Bindner, spécialiste de l’extrémisme en ligne et co-fondatrice du Jos Project.
  • Au-delà de la communication et de la propagande, la présence accrue des talibans sur les réseaux sociaux a aussi pour objectif de collecter des renseignements sur leurs opposants, et ainsi les traquer en ligne.

Des talibans tout sourire se filmant sur des auto-tamponneuses, en train de manger des glaces ou arborant à leur poignet une Apple Watch ou le tout dernier smartphone… Pour leur grand retour sur la scène internationale, il y a quelques semaines, les talibans ont voulu montrer sur les réseaux sociaux une image plus moderne, afin de prouver au monde entier qu’ils avaient changé, et ainsi rassurer les pays occidentaux. Une stratégie de communication 2.0 qui a débuté il y a quelques années, mais qui s’est intensifiée depuis la prise de Kaboul, le 15 août dernier.

« Lorsque les premières photos des talibans à l’intérieur du palais présidentiel ont été publiées, il y avait presque autant de talibans armés de smartphones et de caméras vidéo que de combattants qui brandissaient des armes à feu », explique à 20 Minutes Karim Pakzad, spécialiste de l’Afghanistan et chercheur à l’Iris (Institut de recherches internationales et stratégiques). « Les talibans d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’il y a 20 ans. Ils ont grandi avec Internet, et ont intégré les codes des réseaux sociaux afin de moderniser leur image, et surtout accroître leur influence ».

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Selfie et vidéos « pour moderniser leur image »

Le virage numérique des talibans ne date pas d’hier. « Cela s’est fait de manière progressive. Après leur chute en 2001, ils ont réalisé petit à petit qu’ils devaient en tant que mouvement insurrectionnel utiliser Internet pour faire de la propagande, recruter, et lever des fonds. Ils ont alors créé en 2005 le site Al-Emara, disponible en pachtou, dari (langues locales), mais aussi en arabe et en anglais. Et puis dans les années 2010, ils ont complètement modernisé leur communication en investissant les réseaux sociaux, notamment Twitter », explique à 20 Minutes Laurence Bindner, spécialiste de l’extrémisme en ligne et co-fondatrice du Jos Project, qui observe les activités en ligne des groupes djihadistes. « Ils ont été influencés par les pratiques des autres groupes djihadistes, notamment l’Etat islamique, qui a très tôt utilisé la viralité des réseaux sociaux pour diffuser son idéologie », note de son côté Karim Pakzad.

Au début, leurs premières publications étaient essentiellement tournées vers de la propagande de guerre. Puis à partir de 2014, lorsqu’ils ont installé leur bureau politique à Doha (Qatar), les talibans ont décidé de se servir des réseaux sociaux comme d’un outil pour faire de la diplomatie sur le plan international, et adoucir leur image. « Lorsqu’ils se prennent en selfie en train de déguster des glaces ou de faire des tours de manège, le message est clair : « dédiaboliser » le mouvement et montrer qu’ils sont sympas, modernes », précise Laurence Bindner. « Les talibans font aujourd’hui très attention à leur image, c’est un élément central dans leur communication. Ils veulent rassurer, se montrer crédible car ils ont besoin d’une reconnaissance internationale, et d’un soutien économique et financier afin de récupérer des avoirs de la banque centrale afghane qui sont bloqués aux États-Unis », ajoute le chercheur Karim Pakzad.

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Des comptes officiels sur Twitter « pour relayer leur propagande »

Si les talibans ont aujourd’hui réussi à asseoir leur influence en ligne, c’est grâce à une forte présence sur Twitter. Les porte-parole du mouvement y possèdent tous un compte officiel. « Aujourd’hui, Suhail Shaheen (porte-parole pour les médias internationaux) a plus de 375.000 abonnés sur Twitter, Zabihullah Mujahid possède, lui, près de 350.000 followers, et Dr M. Naeem, environ 250.000, soit à eux trois une audience de près d’un million de personnes. C’est énorme ! », relève le chercheur à l’Iris. « Il y a aussi tous les comptes non officiels, très nombreux, qui ont émergé sur Facebook et les messageries chiffrées comme Telegram et WhatsApp, qu’ils utilisent de manière très pragmatique et opportuniste », note de son côté Laurence Bindner.

Les talibans semblent aujourd’hui manier les réseaux sociaux, et leur présence en ligne avec beaucoup de dextérité, et d’efficacité. Leur reconquête de l’Afghanistan, ces derniers mois, ne s’est pas jouée que sur le terrain. Le DFR Lab, une organisation américaine spécialisée dans le combat contre la désinformation, a ainsi observé comment chaque prise de ville coïncidait avec une explosion de tweets de la part des leaders talibans. « Dès le début de leur offensive, on a noté une intensification de leur présence en ligne. D’un à deux tweets par jour, on est passé à une dizaine de posts quotidiens sur leurs principaux comptes officiels. Des images de la prise d’un bâtiment administratif, de reddition, des discours de victoire, des scènes de liesse…. Autant de messages qui coïncidaient avec leur progression sur le terrain, et qui ont probablement influencé et convaincus l’armée régulière afghane – qui a renoncé à se battre – que leur victoire était inéluctable », explique la co-fondatrice du Jos Project.

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« Un outil pour traquer leurs opposants »

Mais la stratégie 2.0 des talibans ne se limite pas qu’à améliorer leur communication, et intensifier leur propagande. Leur présence accrue sur les réseaux sociaux a aussi pour objectif de collecter des renseignements sur leurs opposants, et ainsi les traquer. Le groupe de défense américain Human Rights First a appelé les Afghans à supprimer leurs historiques en ligne sur les différentes plateformes (musique, photos, CV sur LinkedIn…) en publiant des conseils en dari et pachtou. Facebook a également mis en place des fonctionnalités permettant aux utilisateurs afghans de verrouiller rapidement leurs comptes.

« Internet peut évidemment être un outil répressif et servir à la traque des opposants. Pour les talibans, c’est une source d’information, de renseignements, qui leur permet d’identifier et de localiser des militants, qui pour certains ont toute une vie numérique à effacer », reconnaît Laurence Bindner. Une « liste prioritaire » aurait même été dressée par les talibans, affirment des sources sur place à Kaboul. Selon une ONG, un militant homosexuel afghan aurait été piégé par les talibans, qui se faisant passer sur les réseaux sociaux pour des membres de la communauté LGBT+, lui auraient promis de le faire sortir du pays.

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Plusieurs grandes plateformes ont déjà indiqué qu’elles avaient banni les comptes des responsables talibans. Facebook, qui considère le mouvement comme une « organisation terroriste » depuis des années, bloque systématiquement tous les comptes sur sa plateforme, ainsi que sur Instagram, et sur WhatsApp. De même, YouTube a assuré qu’il continuerait de « fermer définitivement » tous les comptes gérés par les talibans. Seul Twitter continue aujourd’hui d’héberger les comptes des porte-paroles de l’organisation islamiste, au motif que ceux-ci ne sont pas inscrits au registre des organisations terroristes par le département d’État des États-Unis. « La question que l’on peut se poser aujourd’hui, c’est quelle approche vont désormais avoir les talibans vis-à-vis des réseaux sociaux ? Maintenant qu’ils sont à nouveau au pouvoir, vont-ils interdire leur usage pour faire taire leurs opposants, et donc se couper d’une audience potentielle ? », s’interroge Laurence Bindner. On le saura dans les prochaines semaines…