Y a-t-il de plus en plus de suspensions de comptes sur Twitter ?

MODERATION Plusieurs comptes d’utilisateurs influents ont été suspendus temporairement ou définitivement ces dernières semaines sur Twitter

Hakima Bounemoura

— 

Le réseau social Twitter.
Le réseau social Twitter. — Damien Meyer AFP
  • Plusieurs comptes d’utilisateurs – militants, journalistes et même syndicats – ont été suspendus ces dernières semaines sur Twitter.
  • Contacté par 20 Minutes, le réseau social reconnaît une hausse du nombre de comptes suspendus, « qui serait principalement due à l’amélioration de ses moyens de modération et au durcissement de ses règles d’utilisation ».
  • Mais cette hausse s’explique aussi par la multiplication des campagnes de signalements cordonnées, qu’on appelle les raids.

Le réseau social Twitter verserait-il dans la censure ? Depuis quelques semaines, de nombreux internautes disent avoir constaté un changement dans la politique de modération de la plateforme, qui concrètement serait plus encline à supprimer des comptes pour des motifs pas souvent très clairs, et même parfois contestables. Plusieurs comptes d’utilisateurs influents – militants, journalistes et même syndicats – ont ainsi été suspendus cet été, provoquant de nombreuses indignations de la part des Twittos.

L’écrivaine Bérengère Viennot est l’une des premières à s’être émue publiquement du traitement dont elle a été victime. Elle a vu son compte Twitter suspendu le 18 juillet dernier en raison d’un message publié lors de l’incendie de la cathédrale de Nantes. « Ok c’est vraiment triste mais quand même c’est beau, une cathédrale qui brûle », a-t-elle tweeté. Le réseau social lui a rappelé dans un message qu’il était « interdit de se livrer au harcèlement d’une personne, ou d’inciter d’autres personnes à le faire » et que cela comprenait « le fait de souhaiter ou d’espérer qu’une personne subisse un préjudice physique ».

« Sans avertissement préalable, ni procédure contradictoire »

Pour pouvoir retrouver l’accès à son compte, Bérengère Viennot a dû supprimer son tweet. L’écrivaine n’est pas la seule à s’être heurtée aux règles plus contraignantes de la plateforme. Le compte Twitter du syndicat des commissaires de police (SCPN) a lui aussi été suspendu fin août pour « infraction aux règles relatives à la publication de menaces violentes ». En cause, un message qui portait sur le chauffeur tué par un gendarme après un refus d’obtempérer sur l’autoroute A20. Si la suspension de son compte a été levée quelques heures plus tard, le SCPN « s’est étonné que le compte d’un syndicat institutionnel, représentatif et apolitique soit ainsi suspendu sans avertissement préalable, ni procédure contradictoire ».

Laurent de Boissieu, journaliste à La Croix, a lui aussi vu son compte suspendu à la suite d’un message dans lequel il estimait que « révéler le vrai nom d’un compte devrait relever du devoir d’information ». « Donc sachons-le : il est interdit sur Twitter de s’interroger sur le pseudonymat/anonymat et sur l’équilibre entre respect de la vie privée et droit à l’information. C’est délirant, mais Twitter a le droit l’interdire cela dans ses conditions générales d’utilisation », a expliqué le journaliste.

« Renforcement des moyens de modération » et « durcissement des règles d’utilisation »

« Nous appliquons nos règles de manière judicieuse et impartiale pour tous les utilisateurs de notre service. Lorsque nous identifions des comptes qui enfreignent ces règles, nous prenons des mesures d’application », explique à 20 Minutes Twitter France. La plateforme reconnaît une hausse du nombre de comptes suspendus, qui serait principalement due à l’amélioration de ses moyens de modération et au durcissement de ses règles d’utilisation. « Les tweets qui contreviennent aux règles » sont de plus en plus souvent repérés et traités par des outils de modération automatiques qui peuvent prendre la décision de suspendre un compte sans intervention humaine.

Twitter précise que l’ajout d’une nouvelle règle en juillet 2019 « sur les expressions déshumanisantes » est également à l’origine de l’explosion du nombre de comptes poursuivis pour violation de sa politique sur les conduites haineuses. « En raison de nos efforts accrus pour repérer les contenus problématiques, des politiques de modération plus précises, et de meilleurs outils de signalement, nous avons noté un accroissement de 47 % du nombre de comptes verrouillés ou suspendus pour violation des règles de Twitter », précise la plateforme.

Multiplication des campagnes de signalements cordonnées

Mais la hausse de ces suspensions s’explique aussi par la hausse du nombre de signalements. Il arrive que des utilisateurs interviennent massivement pour signaler un contenu et obtenir sa suppression. Dans ce cas, il est possible que les algorithmes de modération soient trompés par la masse de signalement et suspendent un compte, que ce dernier contrevienne ou pas aux règles d’utilisation de Twitter. C’est ce qu’on appelle une campagne coordonnée, ou un raid.

Stéphanie Lamy, en a fait les frais au mois d’août. « J’ai subi un premier raid après un tweet sur l’incendie à la cathédrale de Nantes, qui a été affiché dans un article de Valeurs Actuelles. J’ai alors été signalé en masse par la fachosphère », explique la militante féministe, dont le compte a été suspendu temporairement. Mais le coup de grâce est arrivé quelques jours plus tard. « J’ai commenté des statistiques concernant les suicides chez les policiers. Et j’ai été prise pour cible par la communauté des forces de l’ordre et leurs soutiens sur Twitter, qui n’ont pas aimé que je questionne la méthodologie de leur décompte », précise Stéphanie Lamy.

Signalé en masse, son compte a été officiellement supprimé, malgré plusieurs réclamations envoyées à Twitter France. « On a l’impression que les raids pour faire taire les gens qui dérangent sont aujourd’hui de plus en plus organisés, que les gens sont encore plus virulents qu’auparavant », explique Stéphanie Lamy. Twitter reconnaît que ce phénomène de signalement « en masse » est fréquent. Mais le réseau social se refuse toujours à communiquer sur ses algorithmes et sur le seuil de signalements au-delà duquel un compte peut être automatiquement suspendu.