Les réseaux sociaux alternatifs, «éthiques» et «transparents»: Coup de com' ou nouvel eldorado?

RESEAUX Depuis quelques jours, l’application Vero, un réseau social « alternatif » lancé en 2015, connaît un regain soudain de popularité auprès des internautes… 

Helene Sergent

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L'application Vero, lancée en 2015 et dirigée par Ayman Hariri, intrigue les internautes français.
L'application Vero, lancée en 2015 et dirigée par Ayman Hariri, intrigue les internautes français. — Vero
  • Une vaste campagne de marketing a été lancée par l’application Vero pour inciter les internautes à s’inscrire sur ce réseau social.
  • L’entreprise revendique une plateforme sans publicité et sans logique algorithmique comme Facebook ou Instagram.

Un réseau social sans publicité, qui respecte les données personnelles de ses utilisateurs et sans algorithme opaque pour classer les contenus. C’est ce que prétend offrir l’application Vero lancée en 2015 et propulsée ces dernières semaines par une vaste opération de marketing viral auprès d’internautes influents.

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Dirigée et co-fondée par le milliardaire libanais Ayman Hariri, fils de l’ex Premier ministre assassiné Rafiq Hariri, cette plateforme revendique un positionnement « authentique » et transparent. Mais qu’en est-il vraiment ? 20 Minutes fait le point.

Gratuit, mais jusqu’à quand ?

Ni technique révolutionnaire ni bouleversement des usages. L’application au design épuré propose les mêmes fonctionnalités que Facebook, Twitter ou Instagram. Chaque utilisateur peut poster et partager du contenu à ses abonnés (vidéos, photos, liens), recommander un ouvrage, une chanson, se géolocaliser dans un lieu ou chatter directement avec ses contacts, eux-mêmes divisés en trois catégories : ami proche, ami ou connaissance. Là où l’entreprise entend se différencier, c’est sur son positionnement.

Aperçu de l'interface sur le réseau social
Aperçu de l'interface sur le réseau social - Vero

Dans son manifeste publié sur son site, il est précisé : « Contrairement à la plupart de nos concurrents, le modèle économique de Vero n’est pas basé sur la diffusion de publicités (…) nos utilisateurs sont nos clients, pas le produit que nous vendons aux annonceurs ». Gratuit, le réseau social deviendrait payant une fois le premier million d’utilisateurs inscrits ( ce qui était chose faite ce mercredi après-midi). Sans préciser le montant mais en assurant que l’abonnement annuel ne coûterait pas « plus que le prix de deux cafés », l’application serait en grande partie monétisée par l’outil d'« achat en ligne » sur la plateforme.

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Des données sanctuarisées ?

Principale revendication de l’appli : la gestion des données de ses utilisateurs. D’un côté, l’application promet de ne collecter que « le nom, l’adresse mail et le numéro de téléphone » de ses inscrits. Quant à l’exploitation de ces données personnelles, Vero précise les utiliser en cas de réquisition judiciaire ou de violation des conditions d’utilisation. Mais ce n’est pas tout, le site pourrait partager ces éléments à des tiers. « Lorsque vous passez une commande pour un article (…) nous pouvons partager des renseignements personnels avec le site marchand et des tiers autorisés afin d’exécuter votre commande (…) Ces tiers incluent, par exemple, les fournisseurs de notre service clientèle, l’hébergement, les facilités de paiement et autres services de support », stipule l’entreprise.

L’engouement soudain des internautes a aussi poussé certains d’entre eux à se pencher plus attentivement sur les conditions d’utilisation de l’application et notamment sur sa gestion des données. L'association française Exodus, qui permet d’analyser les trackers utilisés par les applications mobiles en identifie au moins 7 utilisés par Vero. Ces logiciels incorporés par les développeurs permettent de collecter d’importantes quantités de données personnelles dont la localisation de l’utilisateur. En moyenne, les applications analysées par Exodus comptent 2,5 trackers. Bien en dessous des sept logiciels utilisés par Vero.

A cela s’ajoutent les conditions de suppression de son compte. Plusieurs internautes se sont étonnés sur Twitter de voir leur demande « étudiée » et non acceptée immédiatement par la société. Contactée à plusieurs reprises, l’entreprise n’a pas donné suite à nos demandes d’interviews.

Déjà victime de sa stratégie

Depuis près d’une semaine, l’application caracole en tête des classements sur l’App Store et le Marketplace Google Play, en France, aux États-Unis ou au Canada. Vanté par des personnalités très suivies aux Etats-Unis sur Instagram ou Twitter, le réseau social n’a techniquement pas pu faire face à la curiosité suscitée par sa campagne de marketing et par l’argument de gratuité pour le premier « million » d’utilisateurs.

Résultat, l’application restait inutilisable pour de nombreux internautes avec l’apparition permanente d’un message d’erreur de serveur. Dans une interview accordée ce mardi au magazine Forbes, le PDG de la société, Vero Ayman Hariri, s’est ainsi justifié : « Nous n’avons pas pu prédire ce type de trafic. Nous n’avons jamais rien vu de tel. Nous ne pouvions pas nous y préparer ».

Enfin, le parcours et les responsabilités du cofondateur de l’appli suscitent de vives critiques. Ayman Hariri était vice-président et directeur général de la société de construction saoudienne Saudi Oger, à l’origine de la fortune familiale. C’est cette société qui a remporté en janvier 2013 un contrat de 653 millions de dollars pour la construction d’une antenne du musée du Louvre à Abu Dhabi. Fondée en 1978, Saudi Oger connaît de graves difficultés dès 2015. Cette année-là, l’entreprise de BTP licencie et cesse de payer ses 56.000 employés. Pour certains salariés, jusqu’à deux ans de salaire n’ont pas été versés et les arriérés de salaire seraient estimés à 17 millions.

Capture d'écran de certains avis laissés par les utilisateurs de Vero sur le marketplace Google Play
Capture d'écran de certains avis laissés par les utilisateurs de Vero sur le marketplace Google Play - 20Minutes

L’éthique, nouveau créneau marketing

Si l’application insiste particulièrement sur l’absence de pub et d’algorithme, elle est loin d’être précurseure. Mastodon, concurrent de Twitter décentralisé et en open-source ou Ello, «l'anti-Facebook», Diaspora ou Path se sont positionnés comme « alternatives » aux géants des réseaux sociaux bien avant Vero. « Les internautes sont en attente d’un plan B crédible par rapport aux plateformes incontournables. Le côté envahissant de la publicité et l’aspect marchand de ces produits sont moins tolérés. Il y a aujourd’hui une volonté d’aller vers quelque chose de plus social », analyse Olivier Ertzscheid, chercheur en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nantes et auteur de L’appétit des géants : pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes.

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Un avis partagé par l’actuel patron d’Ello, réseau minimaliste sans pub créé en 2014: « Beaucoup de nos premiers membres se sont inscrits chez nous parce qu’ils se sentaient frustrés par la manière dont les traitaient les autres plateformes mais aussi par les choix commerciaux qu’elles faisaient à l’époque et qu’elles continuent de faire », confie-t-il à 20 Minutes.

Enfin, malgré toute la bonne volonté du monde, le succès de ce créneau « éthique » semble bien relatif. « L’argument de la gratuité pour le premier million inscrit sur Vero est plutôt malin. On sait que les alternatives aux réseaux majeurs ont besoin d’un effet de seuil. C’est-à-dire atteindre très vite un volume important d’utilisateurs. Or beaucoup se sont gaufrés rapidement », précise Olivier Ertzscheid.

Ello, à ses débuts, avait atteint cinq millions de membres avec « une proportion importante de robots ou de trolls » reconnaît le site. Aujourd’hui, ce réseau social revendique 2,9 millions de membres dont 650.000 particulièrement actifs.

Pour son dirigeant, Todd Berger, l’émergence et le succès de plateformes éthiques ne pourra se faire sans prise de conscience des utilisateurs : « Je crois qu’il est possible pour un grand réseau social dominant d’être rentable en disant non aux publicités et à la collecte de données. Mais cela nécessiterait un changement culturel important à l’échelle mondiale (…) C’est en acceptant de fournir leurs données gratuitement et en tolérant la publicité contre un service gratuit que les internautes ont permis à Facebook de devenir ce qu’il est aujourd’hui. Facebook n’a trompé personne ».