Sur deux pattes ou non, les robots encore un peu cons
INTERVIEW – Spécialiste en robotique, François Pierrot revient sur la dernière démonstration japonaise…Propos recueillis par Philippe Berry
Assister un chirurgien, peindre des voitures ou faire le ménage, les robots deviennent de plus en plus habiles. Un modèle humanoïde présenté mercredi à Tokyo est même capable de servir le thé et de faire la vaisselle, sans rien casser. Mais d’après François Pierrot, directeur de recherche au CNRS qui travaille au Laboratoire d'informatique de robotique et de microélectronique de Montpellier (LIRMM), on est encore «très loin» d’un robot intelligent.
Comment définit-on exactement un robot?
Pour résumer, on peut dire qu’il s’agit d’une machine équipée de multiples capteurs, et qui, grâce à un système informatique, est capable de s’adapter à un environnement changeant. Ce point le différencie d’un automate.
Que vous inspire la démonstration faite par les Japonais mercredi?
C’est impressionnant, mais on est très loin d’un robot autonome. Certes, ses mouvements ne sont pas prédéfinis, mais chaque déplacement reste malgré tout programmé et ne peut s’effectuer que dans un contexte particulier. Le robot sait par exemple laver une tasse dans l’évier mais il serait incapable de le faire au bord d’une rivière.
Vous êtes en train de dire qu’il n’est pas très malin…
Disons qu’il ne sait pas sortir une action de son contexte et encore moins en inventer une ex-nihilo. Et pour lui, le concept de nettoyer, d’être propre ou sale, ça ne signifie rien.
Si je veux malgré tout m’acheter un modèle humanoïde, combien cela coûte-il?
Entre 70.000 euros pour les modèles de bases jusqu’à 500.000 euros pour les plus évolués. Et il faut forcément aller au Japon, on n’en trouve que là-bas.
Pourquoi ont-ils autant d’avance?
Disons qu’ils sont loin devant tout le monde sur l’intégration d’électronique et de mécanique. Ils ont conservé une industrie puissante, capable de produire et d’entretenir ces modèles humanoïdes. Et des groupes comme Honda, Toshiba ou Sony sont prêts à investir de l’argent en recherche et développement, même si ça ne leur rapportera rien avant 20 ans.
Où se situe la France
Depuis un an, nous avons un labo en commun avec les Japonais, basé à Versailles. Nous travaillons beaucoup sur l’intelligence artificielle et pour améliorer l’autonomie des robots. Pour l’instant, les modèles les plus «intelligents» sont capables de trouver leur chemin dans un labyrinthe, comme peuvent le faire certains singes. Il reste beaucoup à faire pour leur équilibre également. Actuellement, ils peuvent tout juste se déplacer sur un sol plat et sec. On est loin de les faire courir dans la neige.
Dans quels domaines la robotique est-elle le plus appelée à se développer?
L’industrie automobile y recourt déjà très largement. L’exploration sous-marine aussi. En médecine, les robots qui assistent des neurochirurgiens, comme à Grenoble, devraient se multiplier. Et il ne faut pas oublier le plus gros succès, l’aspirateur automatique, qui fait le ménage tout seul. Aux Etats-Unis, il s’en est vendu plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
Et quid de la voiture qui se déplace toute seule?
Elle marche très bien en labo, reste à fiabiliser tout ça. Confieriez-vous votre vie à une voiture autonome? Rien que le régulateur de vitesse a du mal à s’imposer…
Un rapport britannique n’exclut pas qu’en 2050, les robots soient intelligents, avec une conscience d’eux-mêmes. Quelle est votre conviction?
Attention, il faut bien différencier «intelligent» et avoir «conscience de soi». Des robots intelligents, capables d’apprendre, j’y crois profondément. Pour le reste, personne ne peut savoir. Personnellement, je ne l’espère pas.
Pourquoi?
La conscience de soi, c’est ce qui nous différencie des objets ou des animaux. Ce qui fait de nous des humains. Je préfère que cela reste ainsi.



















