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Apple va-t-il dynamiter le marché français de la vidéo?
VOD•Au printemps, la firme pourrait proposer des films en téléchargement bien avant leur sortie hexagonale en DVD.Philippe Berry
Ce n’était plus vraiment un secret. Le ministre de l’Economie luxembourgeois a confirmé cette semaine qu’Apple devrait bien installer sa plateforme européenne de vente de vidéos dans le Grand Duché, pour un lancement prévu au printemps. Profitant d’une souplesse luxembourgeoise, Apple pourrait proposer des films seulement trois mois après leur sortie en salle. Et dynamiter au passage le système français basé une stricte «chronologie des médias». Etat des lieux connus.
Comment marche l’iTunes Store aux Etats-Unis?
«Lost», «24», «Les Experts» ou «Desperate Housewives»… Aux Etats-Unis, la plupart des séries sont disponibles sur la plateforme d’Apple au lendemain de leur diffusion, à 1,99 dollar l’épisode. Pour les films en revanche, la firme à la pomme n’a séduit pour l’instant que Miramax, Pixar et Touchstone – tous dans le giron de Disney, dont Steve Jobs est le principal actionnaire – et plus récemment la Paramount. Des long-métrages comme «Pirates des Caraïbes» ou «Les Indestructibles» viennent garnir l’iTunes Store la semaine de leur sortie en DVD. Le prix varie entre 9,99 et 14,99 dollars. Attention, pour les séries comme pour les films, il s’agit d’achat et pas de location. Les vidéos sont lisibles sur un ordinateur ou un iPod, mais pas gravables pour être visionnées sur une platine de salon.
Pourquoi pas une telle chronologie en France?
Sortie au cinéma puis en DVD, diffusion sur le câble, la télévision hertzienne ou l’Internet… En France, l’exploitation d’un film est jalonnée d’étapes bien segmentées. Avec un objectif pour l’industrie du cinéma: maximiser les rentrées d’argent en négociant des accords à chaque étape.
L’économiste Olivier Bomsel explique qu’il s’agit également «d’éviter que ces différents marchés se cannibalisent entre eux». Quel que soit le pays, l’ordre reste généralement toujours le même, commençant par la sortie en salle et se terminant par les diffusions télévisées. Mais la durée de chaque étape varie.
En France, la chronologie des médias est fixée par un accord interprofessionnel négocié sous l'égide du Centre national le la cinématographie, qui dépend du ministre de la Culture. Le délai actuel est de:
- 6 mois avant la sortie en DVD
- 8,5 mois (33 semaines) pour la vidéo à la demande (Internet)
- 9 mois pour le pay-per-view sur le câble et le satellite
- 1 an pour Canal Plus - 2 et 3 ans pour les chaînes non cryptées, selon leur participation à la coproduction du film
Aux Etats-Unis, pas d’accord global: tout se fait au cas par cas. Globalement, le calendrier est plus resserré, afin de lutter contre le piratage. En janvier 2006, Steven Soderbergh avait même sorti son film «Bubble» sur tous les supports simultanément, faisant grincer quelques dents parmi les grands studios.
Pourquoi pas d’uniformité européenne?
La directive «Télévision sans frontières» fixe les grandes lignes de chronologie des médias mais laisse une grande latitude aux différents pays. Pour Olivier Bomsel, les «différences culturelles et linguistiques» expliquent les timing différents dans cette économie. Et pourraient compliquer le jeu d’Apple. Un autre géant américain s’est déjà heurté à ce problème: Google. Premier film –en français– du réalisateur américain Ra'Up McGee, «Automne» n’est sorti outre-atlantique que dans quelques salles et s’est vite retrouvé en vidéo à la demande sur Google video, à 3,99 dollars. En l’absence d’un distributeur en France, et compte tenu des problèmes de chronologie des médias, la firme de Mountain View s’était résolue à diffuser le film… gratuitement sur Google vidéo France.
Que dit Apple dans tout ça?
Rien. Propos du ministre luxembourgeois, problèmes de chronologie des médias, détails sur l’iTunes Store européen… Apple n’a «aucun commentaire à faire». Basé au Luxembourg, Apple pourrait techniquement mettre des films et des séries à télécharger avant la sortie française en DVD… A condition d’obtenir des contrats de distributions auprès des ayants droits, notamment les studios. «Peu probable», selon Olivier Bomsel. Car la vidéo à la demande n’a rapporté qu’une dizaine de millions d’euros en France l’année dernière, rappelle-t-il, sur un marché global supérieur à 10 milliards d’euros.
Disney devrait donc y réfléchir à deux fois avant de se mettre à dos une chaîne comme TF1 dont la part d’audience approche 40% et dont les achats doivent probablement s’approcher du marché total de la VOD. Contacté par 20mintes.fr, la première chaîne refuse de parler d’Apple, et encore moins du dessous des contrats de séries américaines à succès.
Quelle place pour la VOD?
En France, l’accord arraché en décembre 2005 fixant à 33 semaines le délai avant une diffusion d’un film en vidéo à la demande a expiré le mois dernier. Syndicats de producteurs ou de réalisateurs, chaînes de télévisions, fournisseurs d’accès à Internet, les acteurs sont peu bavards. Et pour cause: les négociations sont tendues.
Laure Tarnaud, déléguée générale de la Société des réalisateurs de films (SRF) confie cependant que les Fournisseurs d’accès à l’Internet (FAI) avaient fait une proposition visant à raccourcir le délai d’attente pour la vidéo à la demande. Problème, le SRF souhaitait reconduire l’accord précédent. Pascal Rogard, directeur général de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques est plus ouvert. La SACD est d’accord pour calquer la VOD sur les DVD, à savoir six mois après la sortie en salle. Michael Boukobsa, PDG de Free, estime que c’est «un minimum».
Mais d’après Pascal Rogard, une chaîne comme Canal Plus «tousse systématiquement» dès qu’un aménagement de la chronologie des médias est mis sur la table. Pour sa défense, la chaîne cryptée rappelle qu’elle finance de manière «plus que conséquente» le cinéma français. Dans tous les cas, Pascal Rogard estime qu’il est «urgent» de trouver un accord. Sous peine de voir la «tentative de déstabilisation d’Apple venir casser un système qui a fait ses preuves».


















