Benjamin Chapon
L'essentiel
- Le 17 octobre, en marge des manifestations contre la vie chère, des boutiques geeks du boulevard Voltaire à Paris ont été pillées.
- Ces pillages s’inscrivent dans une série de vols ciblés visant les boutiques spécialisées, notamment en raison de la valeur des cartes Pokémon qui s’y trouvent.
- Pris dans une spirale où la spéculation attire le vol, le vol raréfie l’offre et la rareté nourrit la spéculation, les commerçants songent à s’équiper comme des bijoutiers.
Lundi matin, des cartes Pokémon flottaient encore dans les flaques du boulevard Voltaire à Paris. Le 17 octobre, en marge de la mobilisation contre la vie chère, qui a réuni quelque 550.000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, des casseurs ont vidé une à une les boutiques de jeux vidéo, de mangas et de cartes de cette artère du XIe arrondissement.
Chez Sat Elite, institution du rétro depuis plus de trente ans, le préjudice est estimé entre 300.000 et 500.000 euros. MVP Store, qui devait ouvrir cette semaine, a perdu tout un stock de cartes accumulé sur deux à trois ans. « Mon magasin était un centre commercial gratuit », a confié au Parisien Laurent, associé de Manga Story. Derrière ces pillages, une logique s’installe depuis des mois : ce n’est pas le vol qui fait grimper le prix des cartes Pokémon, c’est la flambée des prix qui attire les voleurs…
Un placement qui tient dans une poche
Ces pillages opportunistes s’inscrivent dans une série de vols ciblés qui frappe les boutiques spécialisées depuis des mois. En cause : la valeur devenue vertigineuse de ces petits cartons. Selon l’indice de Collectors, maison mère de l’agence de certification PSA, les prix des cartes Pokémon ont bondi de 1.350 % depuis 2020. D’après les données de Card Ladder citées par CNN, les acheteurs ont dépensé 450 millions de dollars sur le seul mois de janvier 2026. En février, une carte rarissime Pikachu Illustrator s’est vendue plus de 16 millions de dollars. Le trentième anniversaire de la licence, célébré par une extension mondiale sortie le 16 septembre, a encore attisé la fièvre.
Pour Roy Raftery, expert chez la maison de ventes londonienne Stanley Gibbons Baldwin’s, la plupart des acheteurs haut de gamme ne sont plus de véritables collectionneurs mais des spéculateurs : « Les cartes Pokémon sont un investissement plus stable et stratégique que la plupart des actions d’entreprises cotées. » Mickaël Molé, expert Pokémon chez Catawiki, nuance : « Les envolées spectaculaires ne concernent qu’une infime fraction des cartes. » Mais cette fraction suffit à transformer chaque boutique en coffre-fort mal gardé.
La causalité inversée
Le crime ne crée pas la valeur, il la suit. Nick Jarman, président de la Certified Trading Card Association, rappelait à CNN qu’une poignée de cartes peut valoir des dizaines de milliers de dollars, tenir dans une poche et se revendre très vite. Et sans registre public des cartes volées, la traçabilité est quasi nulle. La France l’a constaté avant samedi : en août, la boutique Smogtrade de Bourgoin-Jallieu s’est fait dérober plusieurs centaines de cartes pour près de 80.000 euros. « On est aussi sensibles qu’une bijouterie », résumaient ses responsables. Un mois plus tard, Ludotrotter, près de Lille, perdait environ 40.000 euros de stock.
Ludovic, fan de jeux de société, se prépare à ouvrir un bar à jeux en banlieue parisienne : « On nous a conseillé d’accueillir des tournois Pokémon et d’avoir aussi un coin consacré à la vente de cartes pour diversifier nos revenus ; mais quand on a montré le projet réactualisé à nos banquiers et assureur, il a dit non. Trop risqué selon lui. Il craint moins les incendies que les vols… »
Une taxe cachée pour les consommateurs
Si un vol ne modifie pas la cote d’une carte, ses effets secondaires pèsent bien sur les prix. Les boutiques doivent s’équiper comme des bijouteries, et ces dépenses rongent leurs marges. Les assureurs, eux, rechignent à les couvrir, selon plusieurs commerçants interrogés. Certains renoncent : en Californie, Tom Douglas a fermé sa boutique Dragon’s Den Games après quatre cambriolages en six mois. Chaque fermeture raréfie l’offre légale, au point que les Pokémon Centers japonais limitent désormais leurs clients à quatre paquets. Cette pénurie pousse les collectionneurs vers le marché de l’occasion, où les revendeurs fixent leurs prix. La spéculation attire le vol, le vol raréfie l’offre, la rareté nourrit la spéculation, explique l’expert.
Tous nos articles sur les violences du 17 octobreLes cartes du boulevard Voltaire, elles, ont déjà refait surface. Dès dimanche, une annonce Vinted proposait à 150 euros une carte présentée comme issue d’une boutique pillée, son étiquette de prix encore collée. Les acheteurs tentés s’exposent pourtant à cinq ans de prison et 375.000 euros d’amende pour recel. Tant que de simples cartons se négocieront comme des bijoux, ceux qui les vendent devront apprendre à se protéger comme des bijoutiers.