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Comment les friperies sont-elles devenues hors de prix ?

Mode : « Certaines pièces au prix du neuf » … Comment les friperies sont-elles devenues hors de prix ?

gentrificationLongtemps dédiées aux petits budgets et aux classes populaires, les friperies ont changé d’image et de clientèle. Ces boutiques attirent désormais un public plus jeune et branché. La fripe est-elle encore accessible à tous ?
Marie-Laure Ngono

Marie-Laure Ngono

L'essentiel

  • Autrefois destinées aux petits budgets, les friperies attirent aujourd’hui un public plus jeune et branché. Beaucoup viennent pour trouver des pièces uniques et suivre la tendance vintage.
  • Cependant, les prix ont augmenté. Le succès a transformé les friperies, certaines se rapprochant des boutiques de mode. Les vêtements sont souvent soigneusement sélectionnés, ce qui explique des prix plus élevés.
  • La seconde main attire de plus en plus de consommateurs, notamment pour des raisons écologiques. Mais le marché se segmente, avec des pièces de bonne qualité devenant plus chères et moins accessibles.

«Avant on trouvait facilement des t-shirts à quelques euros, maintenant certaines pièces sont presque au prix du neuf », observe Quentin, 19 ans, en train de faire ses achats. Le jeune étudiant passionné de mode est un habitué des friperies parisiennes. « Au début je venais pour le prix, parce que quand on est étudiant on n’a pas un gros budget. Mais maintenant c’est surtout pour le style, on trouve des pièces uniques que personne d’autre n’a. » Même constat pour Sophie, 34 ans, qui a récemment emménagé dans la capitale et essaie d’économiser où elle le peut. Elle « essaie [également] d’acheter moins de vêtements neufs et de privilégier l’occasion » pour consommer autrement.

Une stratégie qui se confronte vite à un problème. « Beaucoup de friperies sont devenues très "concept", et les prix ont suivi » , peste-t-elle. Pour Sophie, ce phénomène reste surtout visible à Paris et dans les grandes villes. Selon une étude de la Chambre de commerce et d’industrie, depuis 2017, le nombre de friperies en Île-de-France a augmenté de 58 %, passant de 277 à 437 magasins.

Cette évolution accompagne donc un boom du marché. En France, le prêt-à-porter de seconde main représente environ 6 milliards d’euros selon une étude de l’agence d’intelligence stratégique Xerfi. Le secteur continue de croître rapidement, à une allure d’environ 10 % par an. D’après une étude du site américain de friperie en ligne ThredUp, la croissance du marché de la seconde main pourrait dépasser celle de la fast-fashion d’ici 2030.

Le vintage devenu tendance

Certaines boutiques revendiquent désormais un positionnement proche de celui des magasins de mode. D’après le rapport Refashion 2025, le prix moyen d’un vêtement de seconde main s’élevait à 9,50 euros en 2023, tandis que celui d’un vêtement neuf atteignait 15,60 euros en 2024. Dans les friperies et boutiques vintage spécialisées, le prix moyen est estimé à 13 euros, soit un niveau désormais plus proche du neuf que de la seconde main, et nettement supérieur à celui des vêtements d’entrée de gamme de l’ultra fast-fashion (environ 8,20 euros).

Chez KIS (Keep It Secret), le propriétaire, Arnauld Nejmann définit sa boutique comme « un vintage store et un lieu de vie ». Située dans le marais (3e arrondissement de Paris), la boutique est à la fois une friperie et un coffee shop. Les vêtements sont sélectionnés avec soin, parfois dans des brocantes ou aux États-Unis grâce à un réseau de « pickers », des acheteurs chargés de trouver des habits qui correspondent à la boutique. « On fait de la curation de pièces d’exception », explique le propriétaire. Le succès du vintage a profondément transformé l’image des friperies.

« Chaque friperie a son identité »

Pour Arnaud, les prix reflètent surtout le travail de recherche et de tri « C’est un travail monstre, je n’ai pas l’impression de trahir mes clients. » Un avis Quentin ? « Je comprends un peu, parce qu’il y a le tri et la sélection. Mais parfois j’ai l’impression que c’est surtout parce que c’est devenu tendance. »

Même approche chez Urban Vintage Paris, une boutique focalisée sur la mode des années 1990-2000 qui fête bientôt ses dix ans. La propriétaire, Cynthia, sélectionne les vêtements en fonction de ses goûts et conseille ses clients. « Chaque friperie a son identité », explique-t-elle. Dans sa boutique, la clientèle est variée, mais beaucoup de visiteurs ont entre 20 et 40 ans. En ce qui concerne la clientèle de KIS « en plus des touristes, on a de jeunes adultes avec une bonne situation passionnés par la mode ».

Une nouvelle clientèle

Pour Max Rousseau, spécialiste des politiques urbaines et de la gentrification, ce phénomène reflète une évolution plus large des centres-villes. « On observe l’arrivée d’un nouveau groupe doté d’un fort capital culturel », explique-t-il. Les jeunes générations s’intéressent davantage à la seconde main, notamment pour des raisons écologiques ou politiques. « On voit beaucoup de jeunes venir pour le côté écolo. Je trouve qu’on est nombreux à s’opposer à la fast-fashion » s’exclame Quentin.

Le vintage devient aussi un marqueur social. Pour autant, Max Rousseau préfère parler de segmentation du marché plutôt que de véritable gentrification. « Avant les friperies appartenaient surtout à un public populaire. Aujourd’hui certaines reprennent les codes des boutiques de créateurs, mais le marché reste mixte », explique-t-il.

Concrètement, les pièces les plus recherchées (vintage rare ou marques reconnues) sont triées et vendues dans des boutiques spécialisées à des prix élevés. « La classe populaire n’est pas exclue de la seconde main, mais du top de la seconde main », résume l’expert. Entre préoccupations écologiques, inflation et envie de pièces uniques, les consommateurs sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les friperies. La tendance est claire « Le marché va continuer d’exploser et les friperies vont probablement continuer à se segmenter. C’est l’histoire de l’économie. »