Indépendance de la Catalogne: Entre soutien, craintes et interrogations, il en pense quoi au fait le Barça?

FOOTBALL Le Barça ne sait pas trop sur quel pied danser...

Aymeric Le Gall

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Le Camp Nou vide

Le Camp Nou vide — AFP

  • Alors que la Catalogne est agitée par un débat profond sur l’indépendance, la position du Barça sur le sujet n’est pas toujours facile à décrypter.
  • Au sein même de l’équipe dirigeante, plusieurs courants de pensée existent.
  • Les socios catalans, eux, semblent très majoritairement favorable à l’indépendance catalane.

« Mes que un club » (Plus qu'un club), un tatouage indélébile gravé dans les murs. La devise du FC Barcelone est la première chose qui frappe lorsqu’on admire le Camp Nou. Elle est là, gigantesque, imprimée sur les sièges de la cathédrale du foot barcelonais comme pour rappeler au monde le rôle du Barça dans la société catalane. Alors, quand le club publie un communiqué le 20 septembre dernier pour soutenir l’idée d’un référendum sur l’auto-détermination de la Catalogne, personne n’est surpris.

De tout temps, le Barça s’est montré concerné et impliqué dans les questions de politiques et de démocratie, en particulier lorsque celles-ci concernaient les destinées de la région catalane. Pendant la dictature de Francisco Franco (1939-1975), c’est au Camp Nou que fleurissent librement les drapeaux catalans. C’est aussi là, dans ce stade, que la langue catalane est autorisée et librement pratiquée, quand elle est strictement interdite partout ailleurs. Le Camp Nou, un lieu de résistance quand l’histoire espagnole bafouille. En 1987, l’écrivain Manuel Vazquez Montalban écrivait que le FC Barcelone était « l’armée d’un pays désarmé. »

Tu veux ou tu veux pas ?

Pourtant, même s’il a défendu avec vigueur le droit des Catalans à se diriger aux urnes le dimanche 1er octobre, et qu’il a dénoncé par la suite les violences policières qui ont émaillé le scrutin, le Barça n’a jamais publiquement pris position sur la question, tout juste a-t-il affirmé vouloir respecter « la volonté de la majorité du peuple de Catalogne ». S’il ne l’a jamais fait, c’est simplement parce qu’il ne sait pas vraiment comment se positionner.

A la tête du FC Barcelone depuis 2014, son président, Josep Maria Bartomeu, se situe à des années-lumière de Juan Laporta, le patron des culés de 2003 à 2010 qui, lui, était ouvertement pro-indépendance et qui avait fait de ce club une caisse de résonance de la cause catalane à travers le monde. Bartomeu, à l’inverse, a même souhaité mettre un frein à ce mélange des genres.

En 2015, déjà, alors que la région s’écharpe au sujet de l’indépendance lors des élections régionales, Bartomeu affirme vouloir se tenir à l’écart du débat : « Le club a démontré qu’il est hors de la campagne électorale. Nous avons toujours parlé de sport et nous ne faisons pas campagne. » C’est une vieille habitude chez Bartomeu, plutôt du genre pragmatique que dogmatique, comme nous l’affirme l’historien Ángel Iturriaga, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire du club catalan.

« C’est que c’est quelqu’un qui s’adapte facilement à toute situation, qui ne fait pas de vagues, qui veut juste tirer le maximum de bénéfices de chaque situation. C’est pourquoi on ne l’entend jamais publiquement exprimer ses opinions politiques. Il s’adapte aux circonstances pour en tirer le meilleur bénéfice. »

Le 1er octobre, les divisions apparaissent

Aujourd’hui, alors que la question se fait bien plus pressante, la position des dirigeants barcelonais interrogent. Et c’est un évènement, le 1er octobre, qui va nous permettre d’y voir un peu plus clair. A l’occasion de la réception de Las Palmas, en plein référendum et alors que des violences policières secouent la Catalogne ce jour-là, le Barça annonce qu’il compte reporter la rencontre pour protester ces violences et soutenir le droit de ses citoyens à s’exprimer librement par les urnes.

Problème, la Liga refuse catégoriquement la demande des Blaugranas et menace le club de sanction. Finalement, après d’âpres débats en interne, Bartomeu coupe la poire en deux : le match aura bien lieu, mais à huis clos.

En Catalogne, c’est l’indignation. La presse sportive régionale parle de « honte » et le club lui-même ressort de cet épisode un peu sonné. Dans la foulée de cette décision, deux membres du club présentent leur démission au président, furieux d’avoir vu leur club céder à la pression de la Liga. « Des divisions sont clairement apparues à ce moment-là à l’intérieur même de l’équipe dirigeante », nous dit Ángel Iturriaga.

« Il y avait pas mal de monde à l’intérieur même du club qui ne voulait pas que le match se joue à huis clos et qui exigeaient qu’il soit purement et simplement annulé », confirme Carles Viñas, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Barcelone. « Dans l’entourage du club aujourd’hui, poursuit Iturraga, on laisse entendre que d’autres démissions pourraient survenir dans un futur proche. »

Deux courants de pensée 

Si on n’ira pas jusqu’à dire que deux clans s’opposent férocement au sein même de l’équipe dirigeante, au moins l’épisode de Las Palmas a-t-il mis en évidence quelques divergences de point de vue. « Il n’y a pas d’union idéologique sur le sujet, il y a plusieurs courants contraires », valide Carles Viñas. Et la position du président Bartomeu n’est pas la plus agréable qui soit. Tiraillé entre la volonté indépendantiste de certains de ses membres et de beaucoup de ses supporters et la nécessité de gérer au mieux l’un des plus grands clubs du monde, Bartomeu a clairement le cul entre deux chaises. Iturraga déroule.

« C’est sans aucun doute le moment le plus compliqué que vit le club depuis la mort de Franco. Les dirigeants se trouvent dans une situation très compliquée. Je crois que Bartomeu et les gens qui l’entourent ont soutenu le référendum plus par opportunisme et par obligation que par réelle conviction arrêtée. L’idée était avant tout de ne pas se mettre la majorité des supporters à dos. Je suis convaincu qu’eux, à titre personnel, auraient préféré que les choses restent en l’état afin qu’ils n’aient pas à prendre de décisions majeures. Mais comme ce sont les socios qui font les présidents, ceux-ci doivent forcément se mettre de leur côté et soutenir leur cause. »

Pour ce qui est des socios du Barça, la question semble moins problématique. L’indépendance, ils sont un paquet à la réclamer. Il n’est ainsi pas rare au Camp Nou d’entendre le public crier « Independencia » quand le chrono affiche 17 minutes de jeu et 14 secondes (en souvenir du 11 septembre 1714, à l’origine de la fête nationale catalane, la Diada). « C’est très difficile de chiffrer réellement cela, il manque d’ailleurs une véritable étude menée à ce sujet, mais de ce que j’ai ressenti depuis le temps que je travaille sur le sujet, à force de rencontres, je pense sincèrement que la majorité des socios catalans sont en faveur de l’indépendance, tranche Iturraga. Et à l’inverse, la plupart des socios du Barça dans le reste de l’Espagne sont contre. »

Si l’indépendance vient à être officiellement proclamée en Catalogne (ce qui n’est pas encore le cas puisque le président catalan Carles Puigdemont a suspendu mardi soir le processus pour permettre le dialogue avec Madrid), Bartomeu et le Barça suivront donc les désirs du peuple souverain sans broncher. Il sera bien le temps à ce moment-là de se poser la question de l’avenir sportif du Barça. Mais il est encore trop tôt pour ça. « Dans un moment aussi critique que celui que traverse la Catalogne, conclut Angel Iturraga, tout le monde, y compris les socios, met de côté la question du football et du Barça. »