Les propos de Florent Manaudou, qui révèle dans une interview au Parisien Magazine ce vendredi qu'il prend de la créatine depuis trois ans «comme tout le monde» à Marseille, ne sont pas passés inaperçus. La créatine n'est pas considérée comme un produit  dopant, mais son utilisation reste largement tabou dans le sport. Spécialiste de la nutrition et des questions de dopage, Gérard Dine, professeur de biotechnologie et médecin biologiste au CHU de Troyes, détaille les spécificités de ce produit pour 20 Minutes.

Les propos de Florent Manaudou vous ont-il surpris?

Pas du tout. Il a le mérite de l’honnêteté. Il ne dit que des choses connues de tout le monde, il ne faut pas faire d’hypocrisie. En plus il ne dit rien de répréhensible car la créatine n’a jamais été un produit dopant. C’est un nutriment. C’est-à-dire un élément alimentaire que vous ingérez, comme quand vous mangez de la viande de bœuf par exemple.

A quoi sert la créatine?

C’est la molécule de stockage, dans nos muscles, de ce qu’on appelle l’ATP [l’adénosine triphosphate de son nom complet]. Il s’agit de la molécule énergétique qui permet le mouvement des muscles. On a naturellement très peu d’ATP dans nos muscles, donc très peu de réserves pour faire un effort intense sur la durée. La créatine, par une conversion biologique, libère cet ATP dans le muscle pour la contraction musculaire.

Donc en avoir plus aide à la performance?

Ce n’est pas une consommation pour la performance. Ça ne sert à rien au moment de la compétition. C’est surtout un moyen d’augmenter votre potentiel d’entraînement.

C’est pour cela que ce n’est pas considéré comme dopant?

Oui, car ce n’est pas un stimulant, c’est un nutriment. C’est un élément nutritionnel.

Pourquoi reste-t-elle sujet à controverse alors?

Il y a des raisons de santé et des raisons en rapport avec le dopage. D’abord, la prise de créatine doit se faire dans le cadre d’une préparation musculaire stricte et de mesures diététiques et alimentaires adaptées. Il faut veiller à l’hydratation et surveiller le fonctionnement des reins. Ensuite, le dopage. Dans les années 80, de petits malins se sont mis à fabriquer des compléments alimentaires trafiqués, avec des ajouts en particulier des stéroïdes anabolisants, qui eux sont de vrais produits dopants. Si vous les prenez, là vous serez positif au contrôle anti-dopage et en danger du point de vue de la santé. La polémique vient de là.

Donc la créatine seule n’est pas dangereuse?

A partir du moment où vous augmentez l’hydratation pour éliminer l’excès de créatine que vous amenez en plus de votre régime alimentaire et que vous surveillez le fonctionnement des reins, vous n’encourez pas de danger. Il y a danger quand cette alimentation améliorée n’est pas encadrée de manière médicale. Pour parler du Cercle des nageurs de Marseille, c'est l’un des plus grands de France. Ils ont des entraîneurs, des préparateurs physiques et des médecins qui appliquent, lorsqu’il y a des préparations de ce type, ce qu’on appelle le suivi biologique longitudinal. Les nageurs sont encadrés par des médecins qui savent surveiller une préparation à la créatine.

Vous connaissez bien ce club? Vous avez eu l’occasion de travailler avec eux?

Tout à fait, c’est l’un des plus vieux clubs de natation de France, c’est très organisé. Il y a de grands champions qui sont dans ce club. Ils bénéficient d’un environnement de grandes compétences en physiologie et en biologie du sport. Ils ont donc tous les moyens, comme Manaudou le dit dans son interview, pour être encadré et éviter de mettre leur vie en danger. Il n’y a pas de problème.

A votre connaissance, dans quelle mesure l’utilisation de la créatine est étendue dans le sport français?

La créatine est très utilisée dans tous les sports où il faut de la puissance musculaire. C’est-à-dire ceux où il faut allier la force et l’explosivité, la vitesse. Par exemple le 100m en athlétisme ou le 50m et le 100m en natation. Il y a aussi des sports collectifs, comme le foot ou le rugby, où vous êtes obligé d’être endurant mais aussi explosif. Avec des masses musculaires élevées. Donc le foot et le rugby sont des sports où, en toute transparence et légitimité, les joueurs peuvent utiliser la créatine.

En toute transparence? C’est pourtant un sujet qu’on évite dans le sport, non?

Dans beaucoup de sports, ces préparations sont affichées. Ce sont des choses qui se travaillent, qui nécessitent de la compétence et une vraie collaboration au niveau des préparateurs et des médecins. Mais si on en parle pas c’est que malheureusement il y a une fausse hypocrisie qui s’est mise en place. Parce qu’il y a des trafiquants, des gens qui font de la contrefaçon de médicaments et de compléments alimentaires qui eux sont de vrais produits dopants. On peut d'ailleurs les acheter sur Internet sans aucun problème. C’est là que se situe le problème.