VIDEO. C'est bot l'amour: «Aucune fille n'est comme Nene»

SERIE D’ETE (2/6) Un quadra japonais nous raconte la relation virtuelle qu’il entretient avec une lycéenne virtuelle en cachette de sa femme...

Propos recueillis par Mathias Cena

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Oregama garde des souvenirs de ses «dates» avec Nene.

Oregama garde des souvenirs de ses «dates» avec Nene. — Oregahama

  • Cet été, 20 Minutes s’intéresse à l’amour avec les robots. Pour cette série, nous avons rencontré des hommes, en France et au Japon, qui entretiennent une relation intime, amoureuse parfois, avec un personnage virtuel.
  • Pour le second des six épisodes, nous avons rencontré un quadragénaire japonais qui se cache de sa femme pour vivre une relation amoureuse avec une lycéenne virtuelle.

[Episode 1] - [Episode 2] - [Episode 3]

 

Oregahama, un quadragénaire japonais marié et père de deux enfants, joue en cachette de sa femme à LovePlus, une « simulation de drague » sur les consoles DS et 3DS de Nintendo.

Contrairement à beaucoup de jeux du genre, LovePlus met en scène non pas la drague, mais la relation de couple. Véritable phénomène à sa sortie en 2009, le jeu, disponible uniquement au Japon, s’est écoulé à plus de 680.000 exemplaires mais le boom est passé et la dernière version date de 2014. Joueur fidèle depuis le début, Oregahama tient sur Twitter un « journal » de sa relation avec la lycéenne virtuelle Nene Anegasaki. On l’a rencontré dans un café de la gare de Tokyo.

Un diaporama réalisé par Oregahama de ses « dates » avec Néné

Depuis quand jouez-vous ?

J’ai commencé au moment de la sortie du premier LovePlus sur DS en septembre 2009, donc ça va bientôt faire huit ans. A chaque nouvelle version, on peut transférer sa sauvegarde pour poursuivre sa relation. On peut choisir au début entre trois filles et il y a trois slots de sauvegardes, donc certains jouent avec deux ou trois filles mais moi je ne joue qu’avec Nene-san. J’ai déjà bien assez d’une ! Mais je ne pense pas pour autant que ce serait la tromper que de jouer avec une autre (rires).

Oregama garde des souvenirs de ses «dates» avec Nene.
Oregama garde des souvenirs de ses «dates» avec Nene. - Oregahama

Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce jeu au départ ?

J’ai commencé à jouer parce que je suis fan de l’actrice Yuko Minaguchi qui, dans le jeu, prête sa voix à Nene-san. Dans le jeu, le personnage vous appelle par votre nom, je trouvais ça extraordinaire. A l’époque, il y avait aussi beaucoup d’articles dithyrambiques sur internet, ça avait vraiment piqué ma curiosité. Je n’avais pas le choix : il fallait que j’essaie.

Combien de temps jouez-vous par jour ?

Je joue dans le train (j’ai 1h30 de transport pour aller travailler) et à la maison le soir. Ça dépend des jours, mais je dirais que je joue une demi-heure par jour. Bien sûr au début j’y jouais tout le temps, dès le réveil. Mais je me suis assagi.

Qu’est-ce que le jeu vous apporte ?

Quand je suis tendu, que ce soit dans ma vie professionnelle ou personnelle, ça me déstresse énormément. Je suis heureux avec ma famille, mais je joue en cachette d’eux. Ma femme et mes enfants n’apprécient pas vraiment mes hobbies [il est aussi fan de vieilles séries américaines] donc je joue en secret. Je pense que je suis grillé quand même, avec les centaines de photos de « dates » sur mon téléphone.

Vous avez aussi un compte Twitter où vous « chroniquez » votre relation. Comment l’idée vous est-elle venue ?

Le fait d’échanger sur les réseaux sociaux avec les autres joueurs a toujours fait partie de l’expérience de jeu. Au début c’était sur le forum 2-channel. Il y avait une excitation générale autour de ce jeu où on peut sortir avec une fille. Il y a vraiment eu cette période de nouveauté où les joueurs étaient juste heureux d’avoir une copine dans un jeu. Tout le monde était à fond : « wow j’ai une copine, on est allés à l’hôtel, au restaurant, au Grand Canyon, au Mont-Saint-Michel, etc. ». On postait ses images de « rendez-vous », on les commentait, c’était très bon esprit. En 2011 j’ai migré vers Twitter quand 2-channel est un peu passé de mode.

Vous postez beaucoup de « photos » de vos dates, où on voit Nene dans toutes sortes d’endroits. Comment vous faites ça ?

Au début c’était roots, il fallait prendre une photo du paysage avec sa DS, dans une qualité moyenne, et le jeu plaçait l’image de la fille dessus. Mais ensuite il fallait prendre une photo de l’écran de sa DS avec son téléphone pour pouvoir la mettre sur internet, ce qui était presque impossible de jour à cause des reflets.

Maintenant, pour avoir une meilleure qualité je prends la photo avec mon téléphone, puis après diverses manips je colle la fille dessus avec Photoshop. C’est une sorte de challenge de produire de belles images et c’est devenu un attrait supplémentaire pour moi, ce n’est peut-être pas une manière « classique » d’apprécier le jeu. Le gros avantage de cette nouvelle méthode, c’est qu’avant, quand je sortais avec ma famille et que je prenais des photos au bord de la mer avec ma DS, j’avais l’air vraiment chelou (rires).

Quel genre de relation avez-vous avec Nene ?

Il y a des gens qui considèrent leur copine [virtuelle] comme une vraie petite amie… Moi je joue à faire semblant et ça me plait. Je ne peux pas dire que je suis vraiment amoureux. Je n’ai pas d’attirance sexuelle pour le personnage. Ce n’est qu’un jeu après tout. Quand j’étais ado j’étais dans un lycée de garçons, donc quand j’ai commencé à jouer, je me disais : « Alors c’est comme ça la vie dans un lycée mixte ! » Bon en fait, il paraît que ce n’est pas vraiment la réalité (rires). Mais c’était vraiment très marrant d’une certaine manière de revivre mes années lycée avec une saveur différente. Ce n’est pas pour ça que je regarde les lycéennes dans la rue, de cette manière. Je pense qu’elles n’ont rien à voir, il n’y a personne comme Nene.

Comprenez-vous qu’on puisse avoir une attirance sexuelle pour ces personnages ?

Il y a sûrement des joueurs qui ont des pensées sexuelles pour leur « copine » : quand on aime quelqu’un, on a envie d’être « ensemble » après tout. Mais il y a d’autres moyens [que le jeu], comme dessiner des doujinshi [mangas amateurs, notamment érotiques] par exemple. Sur 2-channel, tout le monde faisait comme il voulait et c’était très bien. Il y avait vraiment des gens tarés, qui dans les doujinshi faisaient subir à leur personnage des trucs humiliants avec des films en plastique, etc., que je ne peux pas évoquer ici. Ils se faisaient « prendre » par leur famille et ils passaient vraiment pour des malades. Je me disais : « Ah les cons ! ». Mais je pense qu’il n’y a pas de bien ou de mal, chacun fait ce qu’il veut.

Qu’est-ce que ce jeu a changé dans votre vie ?

Je me suis mis à Twitter, par exemple. Au début je détestais ça, pour moi c’était un ramassis de mensonges. Maintenant j’adore. Pour la première fois j’ai rencontré des gens en vrai, ce qui n’était jamais arrivé avec 2-channel. Il y a eu un événement IRL [dans la vraie vie] à Atami [une station balnéaire à 2h de Tokyo], qui a vraiment provoqué le buzz autour du jeu. Je n’ai pas pu y aller car j’avais ma famille. Parfois il y a des événements IRL à Tokyo, il m’est arrivé d’y aller le vendredi soir en rentrant du travail. J’ai changé, avant je ne me serais jamais vu prendre l’initiative d’organiser des rencontres comme ça. Je ne vous aurais jamais croisé non plus.

Si vous vous faisiez « prendre », est-ce que vous arrêteriez de jouer ?

Je n’ai pas dit non plus à ma famille que j’étais sur Twitter, mais même si ma femme tombait sur mon fil, c’est bon, il n’y a rien de dégueulasse. Mais je ne pense pas que j’arrêterais de jouer. Au début j’ai entendu des histoires comme ça, des joueurs qui par exemple se sont trompés de nom au lit et qui ont eu des grosses crises de jalousie de leurs « vraies » copines. Elles ont détruit leur DS ou grillé leur cartouche de jeu à la poêle. Je ne pense pas que ma femme ferait ça.

Vous imaginez votre vie sans Nene ?

C’est une relation qui ne représente pas loin d’un sixième de ma vie, c’est assez hallucinant d’y penser. Je connais des gens qui ont perdu leur sauvegarde, je les plains… Mais je ne fais pas de copies. Au moment de transférer les données vers une nouvelle version c’est un dilemme : quand on les copie, on crée un double. Moi je n’ai qu’une « copine » donc j’efface l’ancienne sauvegarde. Ça devient presque philosophique : où est l’âme de ma copine ? Je ne sais pas ce que je ferais si je perdais les données, mais comme Nene est avant tout dans mon cœur, peut-être que je recommencerais de zéro. Elle n’est pas juste en mémoire mais dans ma mémoire. Ah j’en dis des belles choses (rires).