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« Il n’y aura pas la maison rêvée » pour l’autrice Diglee
INTERVIEW

« Une maison ne guérit rien »… Diglee raconte ce qui se cache derrière le rêve du foyer parfait

Dans « Demeure », à paraître le 30 octobre, l’illustratrice et autrice Diglee raconte sa quête d’une maison à la campagne. Un rêve devenu réalité qui l’a confrontée à ses angoisses et à la charge domestique
Pauline Weiss

Pauline Weiss

L'essentiel

  • Quatre ans après Ressac, et deux ans après Atteindre l’aube, Diglee fait de l’achat d’une maison à la campagne le sujet central de Demeure, disponible en librairie le 30 octobre. Elle y interroge notre rapport au chez-soi en mêlant son expérience personnelle à ses lectures.
  • Dans cette enquête, l’illustratrice et autrice féministe interroge la reproduction inconsciente de stéréotypes de genre dans la répartition des tâches domestiques.
  • Au-delà de la réflexion sur les idéaux de vie véhiculés par les réseaux sociaux, Diglee aborde également la dimension plus sombre du foyer en rappelant que « pour beaucoup, notamment de femmes et d’enfants, la maison est l’endroit de la violence ».

En 2022, Diglee réalise un rêve : acheter une maison à la campagne. Après trois ans de recherches, elle trouve une chaumière en pleine forêt, avec un jardin, une mare et une cheminée. Tout semble réuni pour qu’elle s’y sente bien. Pourtant, l’illustratrice et autrice ne ressent pas le soulagement attendu. « J’éprouve une panique immense et une grande tristesse », nous confie Maureen Wingrove, de son vrai nom. Elle peine d’autant plus à en parler qu’elle mesure sa chance de pouvoir s’offrir une résidence secondaire.

Ce malaise est le point de départ de Demeure, son nouveau livre publié le 30 octobre aux éditions La Ville brûle. Diglee pensait que cette maison lui apporterait la sécurité et l’apaisement qu’elle recherchait. « Le constat de voir qu’elle ne guérit rien et que donc il y avait quelque chose à guérir en moi me fait écrire. » Connue pour son blog et ses BD, elle s’est depuis quelques années tournée vers des textes plus personnels avec Ressac (2021) et Atteindre l’aube (2024). Dans Demeure, l’amoureuse de littérature mêle naturellement son expérience à ses lectures. Colette, Virginia Woolf, Marguerite Duras, George Sand, Emily Dickinson et bien d’autres s’invitent pour interroger notre rapport au chez-soi.


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Le cottage parfait, version Instagram

Le rêve d’une maison dans les bois n’a rien d’isolé. Qui n’a jamais envié le cottage de Kate Winslet dans le cultissime The Holiday ? Sur Instagram, les rénovations de maisons, les potagers et les intérieurs façon campagne anglaise composent un même idéal : celui d’une vie plus calme, plus proche de la nature. Diglee y a puisé une partie de ses envies, sans être dupe de la mise en scène. « Pourquoi se filme-t-on en train de méditer ? Est-ce vraiment de la slow life ou est-ce une mise en scène ? », interroge-t-elle.

Pourtant, la Lyonnaise se refuse à condamner ces contenus. Voir des jeunes femmes acheter et retaper seules leur maison lui a aussi ouvert des perspectives : « Ce sont des images que je n’ai pas eues et que la société ne m’a pas données, les films ne me les ont pas données. » L’algorithme qui finit par ne montrer qu’un seul modèle de vie est le fautif. Certaines de ces « Instagrameuses », qu’elle suit depuis des années, évoquent aujourd’hui leur anxiété et leur besoin de toujours entreprendre de nouveaux travaux.


Ce qu’une maison change à la vie de couple

L’expérience a aussi mis à l’épreuve ses convictions féministes. Jusqu’à cette nouvelle aventure, l’autrice n’avait jamais partagé le même toit que son compagnon en dix ans de relation. Dans cette maison achetée à deux, elle se surprend à remplir les placards, préparer les listes de courses et passer la serpillière. À l’inverse, certains gestes, comme couper du bois, faire le feu ou utiliser la tondeuse sont réservés à son compagnon. Elle qui s’imaginait surtout trouver du temps pour écrire découvre les mille tâches nécessaires à l’entretien d’une maison. Et se retrouve face à des habitudes qu’elle croyait avoir dépassées. « C’est comme s’il y avait une répartition inhérente à nos genres alors que c’est déconstruit […] On reproduit des modèles », relève-t-elle.

Quand le foyer devient un lieu de peur

La maison peut aussi être tout sauf un refuge. C’est l’une des dimensions les plus personnelles de Demeure, où Diglee évoque le « climat incestuel » de son enfance. Acheter sa propre maison répondait aussi à une nécessité : « Habiter une maison qui ne soit pas celle de mes parents, qui soit donc une maison où je ne suis plus en danger. »

« Pour beaucoup, notamment de femmes et d’enfants, la maison est l’endroit de la violence », rappelle-t-elle. Le paradoxe l’a poussée à explorer les maisons hantées de la littérature et du cinéma, leurs monstres et leurs fantômes. « Je ne veux pas simplement une pièce à moi, mais je veux une maison qui ne possède aucun monstre », dit-elle, elle qui a grandi « dans une maison où le monstre était à l’intérieur ».

Dans notre discussion, Diglee insiste pour que ce passage ne soit pas éludé et fasse partie de la conversation autour de son livre car « l’inceste amène toujours le silence. »

Et si l’on vieillissait entre amies ?

La maison ouvre enfin une réflexion sur d’autres façons de vivre ensemble. Ne souhaitant pas avoir d’enfant, l’autrice s’imagine vieillir près de ses amis, partager certains espaces et mutualiser des équipements plutôt que de tout organiser autour du couple. « Pourquoi on devrait se resserrer sur le couple à partir du moment où on est en couple ? », demande-t-elle. « Mon couple est une partie de ma vie mais n’est pas le noyau de ma vie. »

Quatre ans après avoir emménagé dans cette maison, Diglee a fini par trouver son bonheur. Si bien qu’elle annonce un deuxième volet pour cet hiver, plus intime, consacré au quotidien passé entre ces quatre murs. Elle sait désormais qu’aucune maison ne pourra répondre à toutes ses attentes. « Il n’y aura pas la maison rêvée », dit-elle. Et cette expérience lui a appris autre chose : « J’ai besoin d’écrire cette expérience pour la vivre. »