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Pourquoi nos « enfants d’intérieur » ne mettent plus le nez dehors
allez, ouste !

Parentalité : Pourquoi nos « enfants d’intérieur » ne mettent plus le nez dehors (et comment y remédier)

Dans son livre « Au secours, j’ai élevé des enfants d’intérieur ! », le journaliste Nicolas Santolaria explique pourquoi les plus jeunes désertent peu à peu le monde ex. Il donne également des pistes pour se réapproprier cet espace bénéfique
Clio Weickert

Clio Weickert

L'essentiel

  • Dans son livre « Au secours, j’ai élevé des enfants d’intérieur ! Comment éviter les ravages du cocooning éducatif » (Albin Michel), le journaliste Nicolas Santolaria explique pourquoi les plus jeunes désertent peu à peu le monde extérieur et de quelle façon cela est dommageable.
  • Les raisons de cette désertion sont multiples. Certaines sont liées aux craintes des parents, soucieux de vouloir protéger leurs enfants, ce qui est compréhensible. « Il ne faut pas du tout les accabler parce que ce n’est pas simple d’être parents. […] Après, je pense qu’ils doivent apprendre à voir la part d’irrationnel qu’il peut y avoir dans leurs angoisses », explique notamment le journaliste.
  • L’auteur donne également des pistes pour aider les enfants à réinvestir le monde de dehors. « On parle d’enfants d’intérieur mais on pourrait dire aussi les "jeunes et les vieux d’intérieur"… Tout le monde est dans sa bulle. Il y a donc l’idée de les faire se rencontrer pour que chacun sorte un peu de son isolement préprogrammé », souligne-t-il.

Aller chercher des bonbons entre copains au coin de la rue… Pédaler les cheveux au vent au milieu des champs… Se marrer comme une baleine lors d’une « partie de sonnette »… Beaucoup d’entre nous gardons des souvenirs émus d’une enfance passée à virevolter dehors après l’école, libre comme l’air et sans « remps » sur le dos. Mais si cette époque était définitivement révolue et n’existait plus que dans Stranger Things ?

C’est la question que se pose Nicolas Santolaria, responsable du supplément L’Époque, du journal Le Monde, dans le livre « Au secours, j’ai élevé des enfants d’intérieur ! Comment éviter les ravages du cocooning éducatif (Albin Michel). Une interrogation qui trouve son origine lors de cette journée d’angoisse où le fils aîné du journaliste, âgé de 9 ans, s’est rendu pour la première fois acheter du pain, SEUL, à la boulangerie. « Vu mon état de fébrilité intérieure, il m’aurait peut-être fallu une cellule d’assistance psychologique afin de m’aider à surmonter l’épreuve », écrit-il avec humour.

Le livre "Au secours, j'ai élevé des enfants d'intérieur !" de Nicolas Santolaria.
Le livre "Au secours, j'ai élevé des enfants d'intérieur !" de Nicolas Santolaria.  - Albin Michel

Au fil de cet ouvrage mêlant réflexions sur sa propre expérience ainsi que des études sociologiques, psychologiques, ou encore anthropologiques, le constat est sans appel : les enfants désertent de plus en plus le monde extérieur et les parents sont de plus en plus flippés à l’idée de les laisser sortir de leur bulle.

Mais c’est quoi, un « enfant d’intérieur » ?

« L’enfant d’intérieur » (« indoor child ») est une figure mise en lumière par la géographe néerlandaise Lia Karsten en 2005. « C’est le constat que les enfants vivent une sorte de raréfaction, voire une extinction de l’expérience de la vie en extérieur, en autonomie, explique Nicolas Santolaria. Ils sont le plus souvent cantonnés à l’appartement ou à des zones d’activités souvent indoor, comme des activités périscolaires, des centres de jeu… »

Comme le souligne l’auteur, ce « repli vers le domicile » ne concerne pas seulement les petits. « L’essayiste Vincent Cocquebert appelle cela la "civilisation du cocon". Dans un monde très angoissant, soumis à une espèce de crise permanente, l’intérieur devient une sorte de refuge psychique. On a l’impression que c’est un rempart aux maux du monde, parfois un peu illusoire. On projette le danger à l’extérieur et on imagine l’intérieur comme une zone refuge qui nous protégerait à la fois nous, parents, mais aussi nos enfants », détaille Nicolas Santolaria.

Pourquoi est-ce important de sortir de ses pénates ?

Parce que dehors, un enfant va pouvoir expérimenter ce que Donald Woods Winnicott, une référence dans le monde de la pédiatrie et la psychanalyse, appelle « le jeu libre ». Comme, par exemple, cette capacité à se construire un monde de pirates avec trois bouts de bâtons et deux cailloux.

Nicolas Santolaria explique :

« C'est un espace potentiel où on se développe en tant qu'individu en expérimentant tout un tas de choses, à la fois le rapport au monde, mais aussi à ses propres désirs, à ses envies, à sa créativité. Ca permet de développer chez les enfants une sorte de confiance en eux qu'ils pourront ensuite mettre à profit en tant qu'adultes. Or, aujourd'hui, on voit que le jeu des enfants est très encadré. »

Il est aussi soumis à une supervision parentale accrue de ce « parent hélicoptère », une tour de contrôle de chaque instant. « C’est une sorte de regard parental en surplomb, omniprésent, l’enfant n’est jamais vraiment en autonomie véritable. C’est important de pouvoir s’y soustraire pour vivre ses propres expériences et prouver qu’on est un individu autonome », ajoute le journaliste.

Pourquoi les enfants ne mettent-ils plus un pied dehors ?

Le phénomène est multifactoriel. Il y a notamment la densification de la circulation automobile et la crainte des accidents de la route. Parmi les grandes peurs des parents, il y a aussi celle de l’agression, du kidnapping, de la « mauvaise rencontre »…

« Ce n’est pas un désir d’enfermement, mais un désir de protection qui finit par se retourner, d’une certaine manière, contre la liberté des enfants. Les parents sont tiraillés entre plusieurs aspirations, notamment la sécurité et le fait de protéger leurs enfants, qui est bien légitime, et l’envie de leur laisser cette liberté. Ils essayent de dealer avec toutes ces angoisses un peu protéiformes. »

D’autres raisons peuvent expliquer le repli des enfants au domicile. Il y a l’attrait des écrans (qui touche aussi les parents) mais aussi le fait que le monde extérieur n’ouvre pas forcément ses portes aux plus jeunes, en témoigne le phénomène des espaces « no kids ». « L’enfant va être vu par certains adultes comme perturbateur », note l’auteur.

Les parents sont-ils trop flippés ?

« Il ne faut pas du tout les accabler parce que ce n’est pas simple d’être parents, répond-il d’emblée. Souvent, dans la liste de leurs priorités, c’est quand même la sécurité de leurs enfants, ce qui est tout à fait compréhensible. Après, je pense que les parents doivent apprendre à voir la part d’irrationnel qu’il peut y avoir dans ces angoisses. Certaines sont justifiées mais d’autres vont devenir complètement envahissantes. »

Nicolas Santolaria préconise ainsi d’apprendre à se faire confiance soi-même et de faire confiance à son enfant. Concrètement, cela passe par des petites expériences de sorties en autonomie, comme aller faire des courses ou aller chercher une baguette (la fameuse), à la boulangerie.

Comment peut-on aider nos enfants à sortir de leur cocon ?

« Il faut que les enfants puissent se projeter dans le monde de demain, note Nicolas Santolaria. Aujourd’hui, c’est assez compliqué parce qu’il y a une démultiplication des catastrophes, on leur dit que demain, ce sera l’apocalypse, et en même temps, ils sont cantonnés chez eux. » Et pour que notre progéniture puisse sortir sereinement, il faut que l’extérieur soit « habitable » et « désirable ». Pour cela, le journaliste mise d’abord sur la proximité.

« C’est important de réinvestir les rues de son quartier. Il y a une dimension à la fois individuelle, familiale, des parents, qui doivent encourager ça et le rendre possible. En s’associant avec d’autres parents de manière informelle, ça rassure et crée une sorte de petit collectif. »

C’est aussi au monde du dehors de s’adapter, ce qu’a mis en lumière le chercheur italien Francesco Tonucci. « La ville est devenue inhospitalière, mais pas que pour les enfants. Elle est pensée pour les flux des voitures et des marchandises. Pour rendre la ville plus habitable, il faut la repenser du point de vue de l’enfant, qu’elle devienne plus inclusive », explique Nicolas Santolaria, soulignant la dimension politique et urbanistique de l’aménagement de la ville. Pourquoi ne pas développer, par exemple, un réseau plus dense de « rues aux enfants » ?

Enfin, l’auteur plaide pour davantage de liens entre les générations : « On parle d’enfants d’intérieur mais on pourrait dire aussi les "jeunes et les vieux d’intérieur"… Tout le monde est dans sa bulle. Il y a donc l’idée de les faire se rencontrer pour que chacun sorte un peu de son isolement préprogrammé ».