Roland-Garros: Le tennis français a (encore) touché le fond...OK, mais on fait quoi pour que ça change maintenant?

TENNIS Après l'hécatombe à Roland-Garros, on a cherché des solutions pour relever le tennis français...

Aymeric Le Gall

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Lucas Pouille était loin du compte contre Karen Khachanov
Lucas Pouille était loin du compte contre Karen Khachanov — Michel Euler/AP/SIPA

De notre envoyé spécial à Roland-Garros,

Pour paraphraser l’immense Dewey dans la série Malcolm, on ne s’attendait à rien et on est quand même déçus. Plus que de la terre battue, un champ de bataille ensanglanté. Plus qu’une contre-performance, une hécatombe. Pour la première fois depuis onze ans, aucun Français n’a atteint la deuxième semaine de compétition à Roland-Garros.

De Lucas Pouille sorti tristement en trois sets en 16e de finale à Gaël Monfils en passant par Richard Gasquet, bouté hors de l’ocre au troisième tour, pas un seul Français pour pointer sa tête en huitième de finale. Dur. Et chez les filles ce n'est franchement pas plus brillant. Si Caro Garcia à au moins atteint les 8es et vu le tout début de la deuxième semaine, Kiki Mladenovic, elle, a plié bagage dès son premier jour de compet'...

Un signal d’alarme

« Ça ne peut pas être pire, ironise Henri Leconte, chopé à la volée à sa sortie du studio d’Europe 1 sous le Central. Si, pire ce serait qu’on n’ait plus de joueurs du tout dans le tournoi ! Moi ça fait des années que je dis attention. Sinon on aura un Roland comme les Anglais à Wimbledon à une époque qui, quand ils avaient un joueur qui passait le premier tour c’était un miracle. »

« C’est un signal d’alarme, forcément, appuie Sarah Pitkowski, l’ancienne joueuse française aujourd’hui consultante à RMC. Pas de Français en deuxième semaine, c’est la résultante d’une génération qui est en bout de course et normalement il y en a une autre qui doit prendre la relève. » Le problème c’est qu’on se demande un peu où elle est, cette génération censée reprendre le flambeau.

Oh il y a bien eu une petite éclaircie avec la belle victoire de Corentin Moutet, en trois sets contre le cogneur Karlovic, mais c’est bien maigrichon… « Chez les juniors, c’est une catastrophe », se désole Leconte. « On a une génération vieillissante et surtout il y a moins de jeunes qui arrivent, constate Sébastien Grosjean. On a Lucas (Pouille) qui est tout seul, le petit Corentin Moutet qui n’est pas très loin mais il n’y a pas beaucoup de joueurs de moins de 22 ou 24 ans… »

Pour Sarah Pitkowski, cette faiblesse de la relève aura au moins servi à se rendre compte que malgré les critiques, la génération des Mousquetaires était loin d’être à la ramasse : « On se rend bien compte de ce qu’ils ont amené au tennis français pendant de nombreuses années. C’est toujours comme ça, c’est quand les joueurs ne sont plus là ou sont en passe d’arrêter que tu te rends compte de ce qu’ils apportaient véritablement. Après, il y a besoin d’une évolution, c’est sûr. »

Bon alors, on fait quoi maintenant ?

Justement, ces évolutions, quelles sont-elles ? Parce qu’une fois qu’on a fait le constat que le tennis français, via le prisme de Roland-Garros, transpire un peu la lose, on fait quoi ?

Il y a des choses à modifier mais je suis le seul à le dire, répond Leconte. Je dis tout haut ce que les gens pensent tout bas. Moi je suis là pour ouvrir ma gueule et dire les choses. Je sors parfois avec violence parce que j’en ai marre. J’en ai marre de voir ça… »

Tout le monde semble s’accorder pour dire qu’il y a des choses à changer pour que le tennis français ne sombre pas encore plus dans les années à venir. On a donc décidé, modestement, de voir ce qu’il faudrait changer pour que… ça change. Pour ça, on donne la parole à nos spécialistes.

>> Aller s’inspirer de ce qu’il se fait de mieux ailleurs, par Henri Leconte : « Aujourd’hui il faut arrêter de rester chez nous en disant qu’on a les meilleures solutions, il faut aller voir ailleurs. Il faut aller voir à l’étranger, chez Nadal, en Serbie. On l’a fait dans les années 1980, on allait s’entraîner dans différentes académies, on allait voir ce qu’il s’y faisait et je crois qu’aujourd’hui on ne le fait plus. Il faut arrêter de regarder son nombril. »

>> Former nos joueurs en extérieur pour les préparer aux conditions du circuit, par Sébastien Grosjean : « Moi je suis favorable à la création d’un centre dans le Sud depuis très, très longtemps. Ça permettrait de jouer dehors toute l’année en plein air. C’est plus facile de jouer toute l’année dans le Sud que dans le nord de la France. »

>> Faire le ménage dans les instances, par Henri Leconte : « Il faut aussi prendre des bonnes décisions, il y a des gens qui sont là depuis trente ans, qu’il faut changer. Ou alors il faut qu’ils changent de mentalité. Moi je suis président de la section tennis à Levallois, j’ai pris des décisions et il y a des gens qui sont partis. Parce que ça ne servait à rien de les garder. »

>> Former nos joueurs sur terre battue, par Sarah Pitkowski : « Dans notre fonctionnement il y a des paradoxes : cette fameuse terre battue, avec Roland-Garros en point d’orgue, qui n’est certes pas une grande partie de la saison tennistique (avril-début juin). Or c’est un miroir grossissant et déformant. On ne joue que deux mois et demi dessus. Mais si on veut qu’ils soient bons sur terre battue, il faut les y former dès le début. »

>> Faire évoluer notre palette de jeu, par Henri Leconte : « C’est aussi aux joueurs de trouver les solutions. Regarde Lucas (Pouille), faut qu’il évolue dans son jeu. Il a qu’une seule façon de jouer au tennis et dès qu’un joueur le pousse dans ses retranchements il ne sait plus comment faire. Ce n’est pas possible, il faut qu’il ait plusieurs palettes, comme Rafa a su le faire. Nous on joue toujours pareil, on n’évolue pas. »

>> Se prendre en main comme des grands garçons (et des grandes filles) par Julien Benneteau : « Je ne pense pas que ce soit l’échec d’un système ou d’une formation si ces joueurs-là ne réussissent pas à aller gagner un Grand Chelem. Ça vient de chaque joueur. C’est un échec personnel, individuel. La machine, le système, la fédération forme, t’amène là où elle peut t’amener. Et après c’est si tu en as vraiment envie, quels moyens tu mets en place, avec qui tu t’entoures, comment tu te structures. »

>> Avoir un peu de chance, par Sarah Pitkowski : « Après, il faut aussi comprendre que le champion, il ne sort pas d’un système fédéral dans l’absolu. Ce sont des êtres extraordinaires qui sont d’une nationalité et qui sont montés au sommet. Il ne faut pas confondre le réservoir, les bons résultats et le méga champion qui est au sommet de la hiérarchie. »

>> Bosser le mental, par Emmanuel Plancque (dans le livre de Daniel Riolo) : « Il y a d’autres dimensions dans la pratique qu’on a complètement laissées de côté et qu’on n’a jamais intégrées dans l’apprentissage. Nous on parle de la dimension technique et seulement ensuite de la dimension physique. Après, quand le gamin progresse, on va lui parler de tactique. Mais il y a une autre dimension et c’est celle qui conditionne la performance. Et nous on ne l’évoque jamais. C’est la dimension mentale. »

>> Redonner l’envie de se faire mal à nos joueurs, par Sarah Pitkowski : « Faut donner envie de jouer, de souffrir, de travailler. Mais ça ce n’est pas propre aux joueurs de tennis ou aux sportifs. C’est propre aux jeunes d’aujourd’hui dans le contexte sociétal dans lequel on vit. Le goût de l’effort, ce n’est pas quelque chose d’évident aujourd’hui. Il faut avoir envie d’aller au bout de soi-même, et ça c’est une culture qu’on doit retrouver. »

>> Naturaliser Dominic Thiem, par la rédaction des sports de 20 Minutes : Il est jeune, il est bon et il a envie de tout casser sur le circuit. Et comme en plus il est en couple avec Kristina Mladenovic et qu’il avoue avoir un faible pour le public français, pourquoi on ne réfléchirait pas à naturaliser l’Autrichien ? Soit en lui trouvant une lointaine filiation avec un troufion napoléonien, soit en lui demandant de sauver un enfant suspendu à un balcon.

On le voit, ce ne sont pas les pistes qui manquent mais il y a du taf. Et le plus tôt sera le mieux. « On a tous les ingrédients pour amener les jeunes au plus haut niveau mais il faut qu’on les mette bien dans l’ordre, il ne faut pas qu’on brûle les étapes, conclut Pitkowski avant de lancer un avertissement. Une chose est sûre, il faut dix ans pour former un très grand joueur. Donc on le sait, on va avoir une période creuse dans les années à venir et il ne faut surtout pas se rater quand on va former les jeunes qui arrivent. » Allez, au boulot.