Roland-Garros: Marre des «boum, boum, boum»… Le retour à un tennis old-school, est-ce bien sérieux?

TENNIS C'est Toni Nadal qui a soumis l'idée...

Aymeric Le Gall

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Toni Nadal n'a plus de job chez les pros, mais il a des idées.
Toni Nadal n'a plus de job chez les pros, mais il a des idées. — Pedro MontageMark Baker/AP/SIPA

De notre envoyé spécial à Roland-Garros,

« Le tennis comme jeu de stratégie a disparu. La surface est trop dangereuse, le jeu va trop vite, les articulations sont trop sollicitées… Quand j’étais jeune, c’était un peu un jeu d’échecs. Maintenant, c’est boum, boum, boum. Quelle stratégie tu veux élaborer contre un gros serveur comme John Isner ? ».

C’est qu’il est remonté le Toni Nadal. Ce n’est pas parce qu’il n’entraîne plus son neveu Rafa et qu’il ne traîne plus sur le circuit ATP (encore que, on l’a aperçu à Roland ces derniers jours) que Nadal oncle n’a plus d’avis sur le tennis. Au contraire, il en a et ça déménage, comme on le voit dans l’extrait d’interview qu’il a accordée au Monde avant le début du tournoi.

Pour résumer, l’Espagnol explique s’emmerder comme un taureau mort devant sa télé en regardant un tennis qu’il trouve trop stéréotypé, trop puissant, trop « boum, boum, boum ». C’est marrant, on n’avait pas cette sensation quand on le voyait au taquet derrière son poulain qui envoyait parpaing sur parpaing et faisait bouffer la terre à ses adversaires. Mais bon, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis après tout.

Que nous dit-il, l’ami Toni ? Qu’« au début, les joueurs mesuraient 1,70 m, maintenant ils font presque 2 m… les bras sont plus longs et les raquettes plus grandes. Il est où le spectacle avec des aces ? C’est comme si au basket on commençait par un lancer franc, ou par un penalty au football. Donc, je crois que si on veut voir des matchs où les échanges durent et les coups sont variés, il faut procéder à des changements. »

Il en voit deux. Faire des balles plus molles et, surtout, « réduire la taille des tamis ». Explication du réformateur : « Pour les joueurs, ce sera plus difficile de contrôler les points. Si on ralentit la vitesse de la balle et qu’on diminue la taille des raquettes, déjà, je crois que les services seront moins puissants. »

Un peu solo, le Tonio

Soyons clairs avant même de creuser un peu son idée : il y a autant de chance de la voir aboutir que Benzema de jouer le Mondial. Mais ça ne nous a pas empêchés d’aller sonder un peu le circuit pour savoir comment cette proposition avait été accueillie. Premier constat, pas grand monde n’était au courant. Deuxième constat, c’est pas l’enthousiasme général.

« A mon avis ça n’arrivera pas », nous glisse vite fait un Julien Benneteau croisé dans les couloirs de Roland. « Je ne suis pas très heureux d’apprendre ça », confie de son côté Jean-Paul Loth, consultant pour Eurosport. L’ancien capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis de 1980 à 1987 se dit surpris par le coach espagnol, « surtout quand on a eu un joueur de la classe de Rafael qui, au fil des années, a beaucoup modifié son jeu. »

« Je trouve qu’il exagère en disant que le tennis d’aujourd’hui l’ennuie, poursuit-il. Quand on regarde Nadal, Federer, Djoko, Murray, etc, il n’y en a pas un qui joue de la même manière. Je trouve les confrontations hyper intéressantes à suivre. Il trouve le tennis barbant, moi je remarque que je m’amuse toujours autant. »

Tennis fiction

Qu’on trouve l’idée de Toni intéressante ou qu’on la juge inappropriée, on a envie de se demander à quoi pourrait ressembler un tennis avec de petit tamis. Pour ça, il nous fallait un pro de la raquette et c’est Benoît Mauguin, cordeur professionnel, qui a accepté de jouer les pédagogues. Lunettes sur le nez, sac blindé de raquettes, c’est sur le chemin pour aller récupérer les raquettes de Maria Sharapova que ce spécialiste nous a donné quelques pistes.

« Dans un sens, Toni Nadal a raison. On est arrivé, en termes technologiques, à des raquettes puissantes qu’on va chercher à freiner. Avant, on cherchait toujours à accélérer les frappes, à trouver du dynamisme dans la raquette. Aujourd’hui on cherche un peu à les freiner. Et si on réduit la taille du tamis, c’est qu’on réduit la puissance développée par la raquette. On va réduire aussi la capacité de cette raquette à générer de la rotation dans la balle. »

Et donc de la vitesse.

Sur le principe, donc, Nadal ne se trompe pas. Diminuer la surface des tamis réduirait bien la vitesse des coups et obligerait les joueurs à trouver d’autre biais que les frappes de bûcherons pour gagner les points. Sauf que c’est un peu plus compliqué que ça en réalité.

Benoît Mauguin nous détaille tout ça. C’est parfois un peu technique – « je vous préviens, ça risque d’être un peu chiant quand on ne s’y connaît pas » -, mais les conclusions sont limpides.

  • Adaptation des joueurs

« Les joueurs trouveront de toute façon des solutions ailleurs. Ils vont baisser les tensions des cordes pour avoir un effet trampoline plus important et donc on aura fondamentalement la même puissance développée. »

  • Les « lifteurs » désavantagés

« Pour les gros lifteurs ça ne sera plus du tout pareil. Eux, ils ont une prise très fermée, donc une inclinaison du tamis importante au moment de l’impact, c’est pour ça qu’ils ont besoin tamis plus grand. Si l’on réduit la taille du tamis, et donc l’espacement des cordes, ils auront plus de mal à imprimer de l’effet (l’effet « snap-back » réduit). Cela alterrerait également leur capacité à centrer la balle. »

  • Moins d’aces mais… plus de fautes

« Si ces évolutions passaient, je me dis que les équipementiers proposeraient alors aux joueurs des raquettes avec moins de cordes, pour toujours reproduire cette rotation de la balle. Ce que ça induira, c’est surtout beaucoup de fautes parce qu’on assisterait à des coups décentrés. Et je pense aussi qu’on arriverait aussi à un jeu moins varié. »

Voir moins de frappes de mules pour finir avec une cargaison de fautes ? Pas sûr que le spectacle y gagne au change.

D’autres pistes de réflexions

Pour justifier sa révolution, Toni Nadal prend l’exemple des gros serveurs qui, comme Isner ou Karlovic, sont chiants à voir jouer (sur ce point, on n’est pas loin d’être d’accord avec lui) en claquant ace sur ace et en limitant au possible les échanges. Mais là encore, il y a un truc qui cloche dans son argumentaire.

« Il me semble que ce ne sont pas forcément les meilleurs serveurs qui gagnent », lui rétorque Jean-Paul Loth. « Un ace, ce n’est pas qu’une question de puissance, ajoute Mauguin. Les spécialistes ne servent pas forcément très fort. Ils servent juste mieux, ils ont des zones plus courtes sur du slice, les angles sont ouverts puisqu’ils sont plus grands. »

Finalement, personne n’a l’air vraiment convaincu par les propositions de tonton Nadal. Au mieux, si vraiment on veut limiter la toute-puissance des services et la vitesse de la balle, nos témoins proposent tous la même chose : augmenter la hauteur du filet et/ou diminuer la taille du carré de service.

« Ce qui fait le charme du tennis c’est aussi la différence, conclue Benoît Mauguin. On a vécu un âge d’or avec une opposition de style entre Federer et Nadal, et si on va sur le terrain de leur instrument, on a aussi deux raquettes différentes pour deux projets de jeu différents. Dans le tennis, aucune raquette ne se ressemble, on a des cordages différents, des tensions différentes. On a un éventail important de possibilités qui offre aussi de la diversité et je trouve que c’est une richesse. » Ok, vive la diversité et les tamis variés.