Homophobie : « Un seul joueur a fait son coming out, c’est terrible... », le rugby français lance son programme de sensibilisation

RUGBY La Ligue nationale de rugby met en place un programme de sensibilisation pour lutter contre l’homophobie dans le monde professionnel

Aymeric Le Gall

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La LNR a tenu une conférence de presse pour présenter son programme
La LNR a tenu une conférence de presse pour présenter son programme — Ligue nationale de rugby
  • La Ligue nationale de rugby a mis en place un programme pour lutter contre l'homophobie en partenariat avec le magazine Têtu. 
  • Tout au long de la saison, des ateliers seront organisés dans les clubs professionnels afin de sensibiliser les joueurs sur le tabou de l'homosexualité encore trop présent dans les vestiaires de rugby. 
  • Les initiateurs de ce programme étaient présents au siège de la LNR pour présenter le plan d'action lors d'une conférence de presse. 

 

Les petits bancs en bois version kermesse de village ont tous trouvé preneur dans la salle de presse de la Ligue nationale de rugby (LNR) jeudi matin à l’occasion de la présentation du programme #PlaquonsLHomophobie. Face au public et à la presse, on retrouve notamment Paul Goze, le président de la LNR, Yannick Nyanga, l’ancien rugbyman aujourd’hui directeur sportif du Racing 92, Yoann Maestri, le capitaine du Stade Français et deux membres du magazine Têtu spécialisé dans les questions LGBT.

La Ligue de rugby a décidé de s’associer à la lutte contre l’homophobie afin de promouvoir la diversité dans le rugby et, surtout, de libérer la parole. Pour que demain, des joueurs homosexuels puissent vivre leur passion sans avoir à cacher qui ils sont. Officiellement, aucun joueur professionnel n’a encore osé faire son coming out durant sa carrière, « de peur très certainement d’être stigmatisé et de se voir affaibli dans les vestiaires », explique Romain Burrel, le directeur de rédaction de Têtu. Le seul rugbyman à avoir sauté le pas – le Gallois Gareth Thomas – l’a fait une fois à la retraite.

Si le président de la LNR affirme que ce programme n’est en rien une réponse à l’arrivée aux Dragons Catalans (rugby à XIII) d'Israel Folau, licencié par la fédération australienne pour ses propos homophobes répétés, celui-ci « déplore » tout de même sa venue en France. « On n’aurait pas toléré ça dans le Top 14 », tranche-t-il.

Une étude commandée par la LNR

Le but de l’initiative de la LNR n’est d’ailleurs pas tant de forcer la main à ceux qui préfèrent garder leur orientation sexuelle pour eux mais plutôt de permettre à ceux qui le désirent de le faire sans crainte de répercussion dans leur carrière. Car aujourd’hui, selon les résultats d’une étude réalisée par le cabinet Olivier Wyman auprès de 385 joueurs et membres des staffs des 30 clubs professionnels, 87 % des personnes interrogées estiment qu’il est difficile d’être homosexuel dans ce milieu. Et pour 75 %, il est difficile de parler d’homosexualité dans le rugby.

L’objectif de ce programme dénommé « Célébrons la diversité » – qui comporte quatre volets : la lutte contre l’homophobie, contre le racisme, l’égalité homme-femme et le handicap – est de sensibiliser le monde du rugby sur un problème sociétal global. Comment ? En menant des actions concrètes auprès des clubs à travers l’organisation de « 30 ateliers animés par Têtu à destination de la famille rugby pro (présidents, joueurs professionnels et du centre de formation, staffs…) soit plus de 1.500 sportifs ».

Une journée de championnat inclusive sera également organisée au mois de mai et dédiée à la lutte contre l’homophobie dans le Top 14​ et la Pro D2. Aussi, « un partenariat sera mis en place avec le club de rugby inclusif Les Coqs Festifs et l’association Ovale Citoyen », précise la Ligue. « Le but n’est pas de faire une petite conférence de presse, deux ou trois actions et c’est fini. Non, le but c’est de s’engager sur la durée, précise Paul Goze. On ne fera pas évoluer les mentalités si l’on travaille sur une courte période. Il ne faut pas croire qu’on va régler les choses en quinze jours dans les vestiaires. » « De toute manière, si ça avait juste été un plan com’, Têtu ne se serait pas engagé à vos côtés », sourit Romain Burrel.

Briser le silence

Si Paul Goze affirme ne pas avoir « eu connaissance de cas de gens agressés ou stigmatisés dans des vestiaires ou dans des clubs en raison de leur orientation sexuelle », le président admet volontiers que « c’est un sujet dont on ne parle pas, donc il est difficile de connaître l’ampleur du problème. S’il y a eu des jeunes qui ne sont pas venus au rugby parce qu’ils craignaient d’être stigmatisés en raison de leur orientation sexuelle, il faut que ça change. »

« C’est une réalité, aujourd’hui, ce n’est pas facile de parler de son orientation sexuelle quand elle est minoritaire, embraye l’ancien international Yannick Nyanga. L’idée c’est que la différence soit la norme. » Engagé lui aussi dans cette campagne, le capitaine du Stade Français Yoann Maestri tient à « rappeler à tout le monde que le rugby est un sport inclusif dans lequel tout le monde à sa place. Et les enfants de demain doivent savoir que s’ils ont une orientation sexuelle différente de la majorité, entre guillemets, ils ne doivent pas se sentir mal à l’aise, la porte du rugby leur est grande ouverte. »

Installé au premier rang pendant la conférence de presse, Simon Gillham, le président anglais du CA Brive, applaudit à deux mains. Invité à prendre la parole, il fait part de son expérience de président. « Le rugby n’a pas été très courageux dans ce combat pour l’inclusivité. On a trop longtemps entendu de blagues à la con dans les vestiaires sur le sujet de l’homosexualité. J’ai un ami qui jouait à Exeter à l’époque et qui a choisi de mettre fin à sa carrière à 20 ans à cause de ça… Quand je vois qu’un seul joueur a fait son coming out, je trouve ça terrible. » Interrogé sur la difficulté de changer les mentalités de ses joueurs, Simon Gillham se montre cash : « Ils n’auront pas le choix ! ».

La LNR veut montrer l’exemple

« On met ce programme en place avec une très, très grande humilité, on n’est pas là pour donner des leçons », tient à préciser le boss de la Ligue. « J’espère que vous allez donner des leçons à d’autres sports », coupe Romain Burrel en pointant du doigt le football français. Il détaille : « Je vais mettre les pieds dans le plat, on a fait une couverture avec Antoine Griezmann pour parler d’homophobie, il est très conscient du problème mais je ne peux pas dire en revanche que la Ligue nationale de football a repris les choses à son compte depuis qu’il a ouvert la voie. Donc je suis très content que la LNR, elle, prenne ce sujet-là à bras-le-corps. »

Un temps dans le viseur de la Secrétaire d’Etat Marlène Schiappa à cause des chants à caractères homophobes dans les tribunes, la LFP a pris des mesures en arrêtant par exemple des matchs en cas d’insultes homophobes émanant des gradins, avant que cela soit finalement bien vite abandonné. Mais Paul Goze ne veut pas allumer son concurrent : « Chaque ligue mène les actions qu’elle veut. C’est peut-être plus facile pour nous car on n’est moins confronté à ces débordements de la part du public. La position de la FFF et de la LFP est plus délicate que la nôtre ».

Les dirigeants du rugby français ont décidé de concentrer leurs efforts auprès des joueurs, des clubs et des centres de formation. Avec un objectif ambitieux : « Que d’ici quatre ans, des joueurs puissent parler librement de leur orientation sexuelle dans les vestiaires si celle-ci est différente de celle de ses coéquipiers, annonce Paul Goze. J’ai bon espoir qu’on puisse rapidement faire évoluer les mentalités ».