Jérémy Laugier
L'essentiel
- L’équipe de France de football de Zinédine Zidane va disputer quatre matchs de Ligue des nations entre le 25 septembre et le 5 octobre, avec pour commencer un déplacement en Turquie vendredi (20h45).
- Le milieu de terrain de Côme Lucas Da Cunha (25 ans) est clairement la plus grosse surprise issue de la première liste du nouveau sélectionneur des Bleus. Il est en effet méconnu du grand public en France, avec seulement 27 apparitions en Ligue 1 (à Rennes, Nice et Clermont), avant son départ en Serie B italienne en janvier 2023.
- D’abord ailier, le petit gabarit roannais (1,74 m) a attendu longtemps avant de voir décoller sa carrière de footballeur, à l’image de son arrivée au centre de formation du Stade Rennais à 15 ans, après de nombreux essais infructueux à l’ASSE et à l’OL. « Cesc Fabregas a changé mon football », estime-t-il au sujet de son entraîneur au Como 1907.
Encensé par Cesc Fabregas et choix surprise de la première liste de Zinédine Zidane à la tête de l’équipe de France, Lucas Da Cunha a tout du tube de la rentrée. Encore inconnu d’un grand public plus familier avec le lac de Côme qu’avec la folle trajectoire de son club de foot, le milieu de terrain de 25 ans aura sans doute une pensée pour Lucien Favre lors de sa probable première cape sous le maillot bleu durant ce rassemblement.
Car à l’été 2022, alors qu’il revient d’un prêt encourageant avec Clermont (15 apparitions et ses 2 premiers buts en Ligue 1), le jeune ailier franco-portugais (son poste de formation) pense avoir sa chance avec l’OGC Nice. C’est là qu’il découvre que le nouvel entraîneur du club le prend pour un défenseur et l’appelle même « Jean » aux entraînements. « Je crois qu’il me confondait avec Jean Lucas, qui était à Monaco, c’est quand même spécial, en souriait l’an passé l’intéressé, dans une interview au Média Carré. Pas de temps de jeu et on t’appelle "Jean", tu comprends qu’il faut plier bagage. »
Ce supporteur de l’ASSE a laissé des regrets à l’OL
Une folle anecdote qui symbolise le parcours tortueux de Lucas Da Cunha, jusqu’à ce qu’il soit qualifié vendredi dernier par « Zizou » de « joueur intéressant avec beaucoup de personnalité ». Il n’y a qu’à se pencher sur son arrivée tardive dans un centre de formation, à 15 ans au Stade Rennais, pour comprendre les doutes qui accompagnaient son profil frêle (1,74 m aujourd’hui).
« Je l’ai accompagné une dizaine de fois pour des essais à l’AS Saint-Etienne, sept fois à l’OL, et aussi à Dijon, se souvient Vincent Decaluwe, son entraîneur en U14 et U15 à Roannais Foot 42 (Loire). Le retour des clubs pros était toujours le même : "On a déjà meilleur que lui dans notre collectif". C’est sûr qu’à 14-15 ans, ce sont souvent les gabarits plus puissants qui sont recherchés. Ces nombreux refus généraient de la frustration chez Lucas mais toutes ces déceptions l’ont construit. »
Son formateur à Roanne, resté proche de la famille Da Cunha, garde en mémoire un prestigieux succès (2-3) en 2016 sur la pelouse de l’OL en U15 Ligue Elite. « C’était impensable pour notre club de venir battre l’OL, évoque Vincent Decaluwe. Mais Lucas avait été individuellement monstrueux ce jour-là, avec un but et une passe décisive, tout en bonifiant le collectif. Et là, l’entraîneur lyonnais s’est retourné vers son staff et ses dirigeants pour leur dire : "Comment a-t-on fait pour ne pas prendre ce joueur ?". »
Titulaire en Ligue Europa avec Rennes à 18 ans
Après six saisons avec son club de Roanne, ce grand supporteur de l’ASSE est finalement recruté in extremis par le Stade Rennais, fin juin 2016. « Chaque centre de formation a ses critères de recrutement et à Rennes, on ne faisait absolument pas attention à la morphologie des jeunes, assure Landry Chauvin, alors directeur du centre de formation breton. Ce qui nous intéressait, c’était uniquement le rapport ballon-joueur. »
Régulièrement sélectionné à partir de là dans les équipes de France (de U16 à U19, jamais en Espoirs), Lucas Da Cunha signe pro à Rennes en janvier 2018, puis il devient champion de France U17 et U19 « dans un rôle majeur ». Avec Julien Stéphan, il a droit à une titularisation en Ligue Europa contre la Lazio Rome (2-0) en décembre 2019. Puis plus rien ou presque dans le groupe pro, avec seulement cinq apparitions au total jusqu’en juin 2020.
« Un peu d’impatience » sur ses débuts rennais
« Il se reposait peut-être un peu trop sur son talent mais il était capable de tout faire avec son pied gauche, glisse Justin Gru, ancien défenseur central ayant joué à ses côtés dans l’équipe réserve du Stade Rennais. Il aurait mérité d’avoir plus sa chance en équipe première car il avait déjà un talent incroyable. » Un talent que Lucas Da Cunha (19 ans alors) veut pleinement exploiter en Ligue 1, et non plus en National 2.
« Lucas a fait preuve d’un peu d’impatience », note Landry Chauvin. Direction l’OGC Nice, un prêt dans la foulée à Lausanne-Sport (6 buts en D1 suisse), 10 matchs de Ligue 1 avec le Gym de Christophe Galtier d’août à novembre 2021, puis un nouveau prêt à Clermont. « Il s’était vite intégré au groupe, tant dans le jeu que dans la mentalité, et ça avait été un prêt bénéfique pour tout le monde, souligne Florent Ogier, son ex-coéquipier à Clermont. Il bossait en silence et le coach voulait d’ailleurs le reprendre la saison suivante, mais ça ne s’était finalement pas fait. »
« L’interprète idéal » pour le projet de Cesc Fabregas
C’est là que Lucas Da Cunha ronge son frein, avant de s’engager à Côme en janvier 2023 pour moins d’1 million d’euros. « C’est notre directeur sportif Carlalberto Ludi qui tenait au recrutement de Lucas, que nous suivions en vidéo depuis un certain temps, explique Moreno Longo, son entraîneur à son arrivée à Côme. Lucas a eu besoin de temps pour s’adapter au football italien mais on a pu voir sa technique et son sens du timing exceptionnels. »
Recruté « comme meneur de jeu ou ailier » dans ce Como 1907 à la lutte pour son maintien en Serie B, Lucas Da Cunha est peu à peu reculé dans un rôle de milieu axial. Avec à ses côtés un modèle qui deviendra son entraîneur dès novembre 2023, l’ancienne star d’Arsenal et du Barça Cesc Fabregas. « Je ne pense pas que Cesc l’imaginait à ce poste au départ. Mais à son contact, il a découvert que Lucas pouvait être l’interprète idéal de sa philosophie de jeu », décrypte Moreno Longo.
« Ça n’est plus le garçon un peu timide »
« Lucas a eu l’intelligence de sortir de sa zone de confort en quittant la France, complète Landry Chauvin. Il fallait qu’il voie autre chose et Cesc Fabregas a été pour lui la bonne rencontre au bon moment. » « Il a changé mon football », dit carrément de lui le Roannais, qui a pris une tout autre dimension grâce à son repositionnement dans l’entrejeu. Au point de devenir le capitaine et le symbole de la montée en puissance de Côme, 2e de Serie B en 2024 et donc de retour dans l’élite.
« Ça m’a surtout choqué de le voir capitaine à Côme. C’était quelqu’un de très discret, qui faisait son truc dans son coin. Je ne l’aurais jamais imaginé avec le brassard, alors en plus dans un club étranger... Et puis quand je le suivais de loin, à Clermont puis à Côme, je me disais qu’il faisait une carrière professionnelle lambda. »
Une hypothèse enterrée pour de bon avec cette première convocation surprise par « ZZ » le 18 septembre. « Il était difficile d’imaginer une progression aussi rapide et constante, mais nous avions vite compris que nous avions affaire à un joueur bien au-dessus du niveau de la Serie B, analyse Moreno Longo. Quand je le vois à présent dans l’élite, c’est un joueur fantastique, avec une excellente vision de jeu et qui sait défendre. Il a mûri et gagné en confiance, ça n’est plus le garçon un peu timide à son arrivée en Italie. »
Pas programmé pour les Bleus
Désormais taulier du bluffant 4e de Serie A en 2025-2026, avec 77 matchs dans l’élite (9 buts et 7 passes décisives), il a prolongé en juillet son contrat avec le club lombard jusqu’en 2031. Et voilà donc qu’il incarne la seule évolution du milieu tricolore par rapport à la liste de Didier Deschamps à la Coupe du monde 2026, où les Bleus ont été promenés dans ce secteur par l’Espagne en demi-finale (0-2). Une incroyable trajectoire, alors que sept joueurs formés à Rennes se trouvent dans les 23 noms retenus par Zinédine Zidane.
Notre dossier sur l'équipe de France« Pour Dembélé, Doué et Camavinga, ce destin international était presque écrit, note Landry Chauvin. Mais pour Lucas, autant j’étais certain qu’il ferait une carrière professionnelle, autant je vais être honnête : je ne l’imaginais pas en équipe de France A. » Quatre ans après l’avoir vu au quotidien à l’entraînement, Florent Ogier est sur la même ligne : « Il aurait fallu une sacrée boule de cristal pour le voir aller en équipe de France, et encore plus à un poste auquel je ne l’aurais pas imaginé rayonner ». Le duo 100 % créatif Fabregas-Zidane a pourtant eu cette vision avec Lucas Da Cunha.