Coronavirus : Privés de stade, les ultras français en pleine déprime

FOOTBALL Avec l’instauration des huis clos dans les stades français, les ultras ont du mal à trouver du plaisir à continuer de suivre le foot

Aymeric Le Gall
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Un supporter lensois seul au monde dans les gradins de Bollaert, avant le retour des huis clos dans les stades.
Un supporter lensois seul au monde dans les gradins de Bollaert, avant le retour des huis clos dans les stades. — Denis Charlet / AFP
  • Privés de stade depuis le début de la crise sanitaire, les ultras ont du mal à se faire à cette nouvelle vie loin de leur équipe.
  • Tous ne le vivent pas de la même manière, mais au fil des mois le manque se fait de plus en plus dur à supporter.
  • Seul point positif, ceux-ci estiment désormais que le grand public a pris conscience de leur importance dans le spectacle du foot. Et ils promettent que leur retour au stade sera rock’n’roll.

« Je ne sais pas ce que je donnerais pour aller voir un PSG-Dijon par -5 °C au Parc des Princes… » La psycho-VAR est formelle : Au bout du fil, Maxime, 27 ans, montre des signes évidents de déprime. Ce supporter parisien qui rêve de se peler les miches sur le béton du virage Auteuil n’est pas maso, non, il est juste en manque. Comme des milliers de supporters dans le même cas, cela fait maintenant neuf mois qu’il est privé de sa passion à cause de la crise du Covid-19 et des huis clos qui en ont découlé.

« Le Parc me manque énormément, souffle-t-il. Depuis que je suis à Paris, c’est devenu un rendez-vous que je ne manque sous aucun prétexte. C’est l’occasion de retrouver ses potes, de prendre l’apéro, de chanter comme un sourd et de ne plus avoir de voix le lendemain au taf. Là, ça commence à faire long… »

Supporter du FC Metz, Arthur aussi supporte de plus en plus mal cette nouvelle vie loin de Saint-Symphorien. « Il y a des moments où c’est vraiment dur. Le pire, c’est quand j’allume la télé et que je vois le stade vide. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que ma place n’est pas sur le canapé mais là-bas, sur le béton des tribunes avec mes potes… »

« C’est vrai que c’est déprimant mais ça l’est pour tout le monde »

Et encore, pour nos deux accros, le manque se borne à ces quelques heures qui entourent les matchs. Imaginez ce que ça doit être pour les ultras, dont la vie entière est réglée au rythme de leur club. Alexandre, le capo des Indians à Toulouse, est de ceux-là : « Pour nous, la passion c’est pas juste les week-ends, c’est un mode de vie. Pour la conception des tifos, ce sont des semaines entières de préparation, il y a les déplacements, etc. Depuis quelques mois, notre vie a changé du tout au tout. »

A quelques kilomètres de là, chez le rival bordelais, le constat est le même avec un petit bémol cependant. « C’est vrai que c’est déprimant mais ça l’est pour tout le monde en ce moment, tempère Florian Brunet, le leader des Ultramarines. On connaît tous des gens qui vivent des situations économiques dramatiques donc ça pousse à être très humble par rapport à nos propres difficultés. Même si c’est un énorme manque. Quand j’entends les catholiques dire qui ne peuvent pas vivre sans messe, ben nous c’est compliqué de vivre sans stade (rires). Il faut simplement remettre les choses dans leurs justes proportions. »

Sociologue et spécialiste du monde des tribunes, Nicolas Hourcade comprend que ce sentiment de déprime puisse être décuplé chez certains. « On est tous plus en moins en souffrance, en manque de liens sociaux, mais je trouve que pour les ultras c’est particulièrement fort parce que leur passion s’articule autour du partage et celui-ci ne peut se faire virtuellement. Le groupe ultra permet de créer des liens sociaux forts et là, tout s’est arrêté d’un coup. »

Une prise de conscience de l’importance des supporters

Les différents groupes essayent pourtant de maintenir un semblant de liens entre leurs membres. Mais comme le dit Florian Brunet, « on est à nouveaux confinés donc à part les réseaux sociaux et le téléphone, bon… » Pas simple en effet de continuer à faire vivre le groupe à distance, surtout quand, comme les Ultramarines, les sujets brûlants ne manquent pas. En guerre ouverte contre la direction des Girondins, ceux-ci ont dû s’adapter aux nouvelles règles sanitaires pour continuer la lutte.

On est orphelin du rapport de force que l’on peut instaurer au stade ou dans l’environnement du club, regrette le Bordelais. Il ne nous reste plus que la communication pour nous faire entendre. On essaye juste de garder nos forces vives, de ne pas se désunir et on sera prêt à rebondir quand la vie normale reprendra. »

D’ici là, chacun s’adapte comme il peut pour que son groupe (sur) vive. Lors du premier confinement par exemple, entre mars et avril, les groupes ultras de tout le pays ont profité de la mise en sommeil de leur activité principale pour donner un coup de main aux soignants, à travers la livraison de nourriture dans les hôpitaux ou les Ehpad notamment. Si cela n’est pas nouveau – de nombreux groupes organisent régulièrement des maraudes pour venir en aide aux plus démunis ou viennent au soutien des enfants malades –, l’ampleur du phénomène aura «au moins permis de montrer aux gens à quel point les supporters sont indispensables au football, souligne Florian Brunet. Sans eux, ce n’est plus du tout le même sport, le même niveau, le même spectacle».

Les ultras au Parc des Princes lors de PSG-Real Madrid, le 18 septembre 2019.
Les ultras au Parc des Princes lors de PSG-Real Madrid, le 18 septembre 2019. - Greig Cowie/BPI/REX/SIPA

Une « démonstration par l’absurde », dixit Nicolas Hourcade, d’une efficacité redoutable, même si le leader des Ultramarines a conscience que rien n’est jamais définitivement acquis. « C’est une bonne chose, c’est sûr, mais tout l’enjeu du mouvement ultra dans les mois à venir va être de faire perdurer ça dans l’esprit du grand public et de faire comprendre aux gens qu’on veut être respecté à notre juste valeur, annonce Florian Brunet. Ce qui n’était pas forcément le cas avant la crise. » « Il y a un consensus autour de cette question, résume Nicolas Hourcade. Que ce soit le grand public, les dirigeants ou les joueurs, tout le monde a pris conscience du vide laissé par l’absence de supporters et d’ambiance dans les stades ».

« Tout faire pour organiser une reprise de ouf en tribunes »

En attendant, c’est depuis leur salon qu’ils essayent de garder un lien avec leur équipe. Mais le cœur n’y est pas. « La culture foot-canapé, c’est pas pour moi », tranche Arthur, le supporter messin rencontré plus haut. Proche de la mouvance ultra, l’ancien Niçois Alexy Bosetti nous avoue qu’il n’y trouve pas son compte non plus. « Je n’ai même plus envie de regarder les matchs à la télé, ça me fait chier. Tu vois l’autre jour, il y avait du foot toute la journée, t’avais Dortmund-Bayern, mais à huis clos, c’est mort. Je regarde juste Nice par obligation on va dire (rires) ! » Florian Brunet fait lui aussi le service minimum en regardant les matchs des Girondins. « Mais même ça, ça n’a plus aucun charme. Et puis regarder le foot à la télé, je trouve que ça accentue la déprime. » Pour Alexandre, le Toulousain du virage Brice-Taton, cette période a carrément fini de le « dégoûter du foot à la télé ».

Tous n’attendent qu’une chose, le retour au monde d’avant, quand on pourra à nouveau sauter dans les bras de ses potes en tribunes sans risquer de se refiler le virus. Et après plus d’un an de frustration [en partant du principe qu’on ne retrouvera pas de stades pleins avant au moins plusieurs mois], à quoi faut-il s’attendre en termes d’ambiance ? « Si les gens reviennent dans pas trop longtemps au stade dans les conditions antérieures, je pense qu’on peut s’attendre à des ambiances assez extraordinaires », prophétise Nicolas Hourcade. « Si demain on nous dit «allez-y, il n’y a plus de restrictions», c’est sûr qu’on va tout faire pour organiser une reprise de ouf en tribunes », confirme Alexandre des Indians.

Les Indians ont hâte de retrouver leur Stadium.
Les Indians ont hâte de retrouver leur Stadium. - REMY GABALDA / AFP

Il est suivi de près par notre jeune supporter messin qui a eu une révélation depuis le début de la crise : « Cette période m’a fait me rendre compte de la chance qu’on avait de pouvoir aller au stade. Ça n’a fait que renforcer ma passion et mon envie de tout donner en tribunes. » Longtemps banni du Parc des Princes après l’instauration du plan Leproux, Martin sait déjà par expérience ce que ça fait de « récupérer sa maison » : « Quand t’as été privé de stade un bon moment et que tu le retrouves, t’as une espèce de rage en toi qui te donne envie de chanter encore plus fort. Ben là, je pense que ça va être la même pour tous les supporters. Quand tout cela sera fini, on va être envahi par une espèce d’euphorie collective, ça va être fou, on a hâte. »