Vente d’alcool dans les stades : Pourquoi le projet d’assouplissement des autorisations fait polémique

FOOTBALL La question de la vente d'alcool dans les stades divise les membres de la majorité

Aymeric Le Gall

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Le débat sur la vente d'alcool dans les stades de foot refait surface en France.
Le débat sur la vente d'alcool dans les stades de foot refait surface en France. — CURTO DE LA TORRE / AFP
  • Une partie des députés LREM a rédigé une proposition de loi visant, entre autres, à élargir la vente de boissons alcoolisées dans les enceintes de foot. 
  • Mais cette mesure n'est pas du goût de tout le monde, à commencer par les ministres de la Santé et des Sports. 
  • Loin des polémiques, essayons d'analyser les arguments proposés par les deux camps. 

Pareille à une fin de soirée arrosée entre potes, c’est la cacophonie au sommet de l’Etat. Alors que 105 députés de La République en Marche ont déposé fin juillet à l’Assemblée nationale une proposition de loi sur le sport censée « faire de la France une nation sportive », un article en particulier cristallise les tensions. Il s’agit de l’article 18 visant à « assouplir de manière encadrée » la loi Evin « dans les stades, en étendant l’octroi d’autorisations temporaires de vente d’alcool aux sociétés sportives ». Il n’en fallait pas plus pour créer une levée de boucliers chez ses opposants, au point d’obliger la ministre de la Santé Agnès Buzyn - et la ministre des Sports - à mettre les choses au clair mercredi sur BFM TV. « Je dis non à l’assouplissement de la Loi Evin », a-t-elle affirmé sans détour.

Le problème, c’est que les avis divergent au sein même de la majorité. Signataire de cette PPL, la députée LREM Michèle Peyron a finalement retiré son nom du bas de la feuille à cause justement de cet article 18 qui, selon elle, « fiche tout par terre ». « J’étais cosignataire de cette merveilleuse PPL au départ, mais je suis entrée dans une colère monstre quand j’ai vu ce fameux article, confie la députée de Seine-et-Marne. En tant que présidente du groupe d’étude et de lutte contre les addictions à l’Assemblée, je l’ai mal pris. On verra ce qu’il adviendra après les discussions que nous aurons début septembre, mais en l’état, je ne voterai pas cette loi si elle arrive dans l’agenda de l’Assemblée Nationale. »

« Le sport est un moment idéal pour faire la promotion de la santé »

Sur quels arguments s’appuient les « anti » pour étayer leur propos ? Pour la ministre de la Santé, « le sport est un moment idéal pour faire la promotion de la santé, pour donner envie aux jeunes d’avoir de bonnes habitudes et donc ce n’est pas à ce moment-là qu’on a envie de voir de l’alcoolisation aiguë, voire de la violence ». Un avis partagé par Michèle Peyron : « Si on veut boire de l’alcool devant un match de foot, on reste chez soi, dans un cercle privé. Je trouve qu’associer l’alcool et le sport, avec la bonne santé de nos concitoyens, c’est un peu fort de café. C’est une affaire de santé publique. Etre sportif, avoir l’esprit sportif, ce n’est pas compatible avec une consommation d’alcool. »

Mais alors, si c’est bien l’enjeu sanitaire qui guide cette réflexion, comment expliquer que des dérogations existent déjà pour permettre aux clubs de foot de vendre des boissons alcoolisées dix matchs dans la saison ? « C’est une situation totalement absurde », souffle Ronan Evain, le directeur général de FSE (Football Supporters Europe). Avant de rentrer dans le détail, François Cormier-Bouligeon, l’un des députés à l’origine de cette proposition de loi, tient à préciser qu’il aurait « aimé qu’on ait le même débat sur les 17 autres articles qui sont destinés à favoriser le sport pour tous et le sport santé. Je comprends parfaitement que ça puisse faire débat mais il faut savoir que le passage sur l’alcool n’est qu’une petite partie de l’article 18, qui préconise d’autres mesures pour améliorer l’expérience spectateur dans les stades. » Il poursuit.

« Dans ce cas-là, j’ai envie de dire “allez au bout de votre logique” et interdisons aussi l’alcool dans les spectacles culturels comme les festivals de musique. Je suis député du Cher et au Printemps de Bourges, il y a de la bière en vente partout… Sinon, ça entretient l’idée que le spectateur de musique est par essence plus raisonnable que le spectateur de foot. Moi je ne le crois pas. Derrière cette posture, il y a une forme de mépris larvé du spectateur sportif qui serait moins maîtrisé que d’autres. »

Alcool... et violence?

Dans son passage sur BFM TV, Agnès Buzyn évoque également les risques de violence accrue qu’engendrerait la consommation de bière dans les enceintes de football. « Il faut s’écarter de tout ce qui est caricatural. Ce n’est pas parce que l’on va autoriser l’alcool que les gens vont le consommer de façon immodérée et devenir violent. On veut des stades avec de la passion mais sans violence, c’est normal, mais est-ce que l’alcool et la violence sont forcément liés ?, s’interroge François Cormier-Bouligeon. Je ne le crois pas. En tout cas, les sociologues qui se sont penchés sur la question ont démontré que les deux phénomènes ne l’étaient pas. »

C’est effectivement le discours de l’un d’entre eux, Nicolas Hourcade, sociologue et spécialiste des questions de supportérisme, qui expliquait dans un article de Slate que « les gens impliqués dans les principaux incidents, ce sont des supporters qui acceptent que la violence fasse partie de leur répertoire d’actions. L’alcool peut être un facilitateur, un excitant, mais il n’est pas la cause première des violences. (…) A part certaines violences ponctuelles, que l’on peut qualifier de spontanées où des supporters lambdas débordent de manière imprévue, les principales causes de la violence résident dans les conflits entre clubs et groupes de supporters. »

« L’Uefa a autorisé l’alcool dans les stades lors de ses compétitions la saison dernière et on n’a pas relevé de hausse de faits de violences, de comportements antisociaux, tout ce que pourrait exacerber une consommation excessive d’alcool », ajoute de son côté Ronan Evain. Notons à ce titre que ce sont surtout les clubs, plus que les supporters, qui réclament un assouplissement de la règle, afin d’élargir leurs sources de financement. C’était d’ailleurs cette considération qui a guidé les auteurs de cette PPL.

Dans les stades, deux poids, deux mesures

Pour les défenseurs de l’article 18, cette mesure aurait même une grande vertu : celle de limiter la consommation d’alcool aux abords des stades. « L’hypocrisie, dénonce le député du Cher, c’est de faire semblant de ne pas voir que les gens consomment de l’alcool avant d’entrer dans le stade, souvent de manière rapide et non maîtrisée puisque c’est interdit à l’intérieur [c’est ce qu’on appelle le binge drinking]. Le fait de pouvoir consommer modérément pendant un match, c’est à mon avis un facteur d’apaisement plutôt que l’inverse. »

Enfin, cela permettrait de mettre un terme à ce que le directeur général de FSE qualifie d’« injustice sociale », à savoir la différence de traitements entre le public lambda, installé en tribunes, et celui plus aisés des loges, où l’alcool coule à flots et sans limite (et pas seulement que de la bière). « Ça sous-entend que le peuple des loges serait plus à même de contrôler sa consommation que celui des tribunes. Il y a un côté paternaliste là-dedans qui me dérange », s’agace Ronan Evain. Interrogée sur ce point précis par Jean-Jacques Bourdin, la ministre de la Santé, qui a d’ailleurs avoué ne pas être au courant de cette subtilité, a émis l’idée d’interdire l’alcool en loges VIP plutôt que d’en généraliser la consommation à tout un stade.

La fin de l’alcool en loges, ce n’est pas pour demain

« On ne comprend pas cette sortie, s’étonne James Rophe, le porte-parole de l’Association nationale des supporters (ANS). On sait très bien en coulisses que ce sujet [l’autorisation de la vente d’alcool dans les buvettes des stades] fait consensus auprès de la majorité des acteurs. On n’est pas dans le travail de fond de la part de la ministre, on dirait plus une réaction au café du commerce. Or sa responsabilité, c’est de travailler ses sujets en profondeur avant d’aller en parler à la radio et à la télé. D’autant qu’il y a eu des rapports sénatoriaux et des travaux de spécialistes de faits sur ce sujet. »

Le rétropédalage ne s’est d’ailleurs pas fait attendre, le cabinet de la ministre nous confirmant entre-temps que cette proposition, « dite sur le ton de la boutade », n’était « aucunement à l’étude à l’heure actuelle ». Que le peuple des loges se rassure, il pourra allègrement continuer à siffler des flûtes de champagne tout en savourant le spectacle sportif. Et pour les autres spectateurs ? Il faudra attendre le mois de septembre et les discussions pour voir ce qu’il advient de cet article 18. En attendant, Cristaline pour tout le monde.