Polémiques autour de l'AC Ajaccio: «Le foot corse est dans le même schéma victimaire depuis soixante ans!»

INTERVIEW Le professeur Didier Rey analyse la polémique entre les clubs corses et les instances « du continent » et assure qu'il n'y a « aucune solution » pour sortir de ce cercle vicieux...

Propos recueillis par Jean Saint-Marc
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Le capitaine de l'AC Ajaccio Yohann Cavalli entouré par des CRS.
Le capitaine de l'AC Ajaccio Yohann Cavalli entouré par des CRS. — P. Pochard-Casabianca / AFP
  • L'historien Didier Rey estime que la sévérité de la LFP «accrédite» la «position victimaire» des dirigeants de clubs et responsables politiques corses. 
  • Il déplore une répétition sans fin de ce schéma.
  • Selon lui, il n'y a pas vraiment de liens entre le supportérisme et le nationalisme corse. 

Un bus caillassé, un match reporté, puis joué, puis discuté devant la Commission de la LFP. Et le prochain qui sera délocalisé. En cinq jours, le prébarrage entre l'AC Ajaccio et Le Havre a suscité toute une série de polémiques. Elles laissent songeur Didier Rey, professeur des universités à Corte. L’historien, spécialiste du football corse, a tout de même levé le nez de ses corrections de copies pendant quarante bonnes minutes. Il livre à 20 Minutes son analyse de cette énième polémique entre les clubs corses et les instances « du continent. »

Jugez-vous logique la décision de la LFP, qui a décidé de maintenir le résultat du prébarrage Ajaccio-Le Havre et de délocaliser le barrage Ajaccio-TFC à Montpellier ?

Je ne pense pas que ce soit une bonne chose. C’est accréditer la machine victimaire, le fameux « deux poids deux mesures. » L’AC Ajaccio va comparer avec d’autres sanctions, va dire : « Grenoble n’a eu qu’un match à huis clos et pas de délocalisation pour l'envahissement de son terrain lors de la dernière journée de National. »

Les faits sont graves : un bus caillassé, des insultes racistes et des violences en tribune…

Les faits sont graves, effectivement. Même si le bus relève de la responsabilité des pouvoirs publics… On a des pouvoirs publics incapables de surveiller un bus sur cinq kilomètres - c’est la distance entre le stade et l’aéroport. Pour le reste, ce qui m’intéresse en tant qu’historien, ce sont les discours. On a une mécanique qui s’est emballée. Les Havrais se sont sentis agressés, car ils arrivent dans un contexte particulier. Les Ajacciens se sentent agressés par des instances qui les « maltraiteraient », malgré la victoire sportive.

Le nationalisme corse ne s'est jamais sérieusement intéressé au football ! On peut parler de récupération... »

Y a-t-il, selon vous, une volonté de la LFP d’extraire le barrage face à Toulouse du fameux « contexte corse » ?

Il y a cette idée-là derrière la délocalisation. Mais le contexte corse, c’est une vieille rengaine. C’est incontestable : il y a eu des débordements. J’ai interrogé d’anciens professionnels qui jouaient entre 1967 et 1980, des années où c’était compliqué, c’est vrai, de se rendre en Corse. Ils arrivaient à Bastia avec de l’appréhension. Il y avait parfois des coups de revolver tirés dans les tribunes, des bombes agricoles… Aujourd’hui, je ne nie pas qu’il y a des choses scandaleuses, des insultes insupportables, encore ce week-end. Mais si c’était si infernal en Corse, les clubs insulaires gagneraient tous leurs matchs à domicile et ne passeraient pas leur temps à jouer le maintien en Ligue 1 !

Y a-t-il tout de même une particularité du supportérisme en Corse ?

Il n’y a pas eu d’études scientifiques sur le sujet. Il y a des supporters dont la violence est la seule raison d’être et quelles que soient les divisions. Mais cela vaut au-delà de la Corse ! Faute d'étude, on ne sait pas qui sont ces gens qui caillassent. Mon sentiment, c’est que c’est une contestation sans véritable soubassement politique. Ce qui est certain, c’est qu’on voit en Corse une paupérisation… Il est évident qu’il y a dans les groupes de supporters des jeunes gens issus d’un prolétariat en difficulté.

Y a-t-il une porosité entre les milieux nationalistes et les groupes de supporters ?

Ça, c’est du pipeau. Le nationalisme ne s’est jamais sérieusement intéressé au football. Ils ont toujours eu un discours convenu, ont parfois mis les clubs sous influences… Mais c’était très conjoncturel. Il peut y avoir des nationalistes dans les structures sportives, mais la structure ne devient pas nationaliste pour autant. Les membres de Bastia 1905 s’étaient investis pour créer une structure nationaliste… Elle s’est évanouie depuis.

Il n’y a rien de comparable avec Bilbao au Pays Basque ou Barcelone en Catalogne. Les nationalistes corses n’ont jamais compris ce que pouvait être une pratique nationaliste du sport. En 1992, quand se négociait un nouveau statut de la Corse, ils n’ont même pas engagé les démarches pour obtenir une équipe Corse reconnue par la Fifa, comme Tahiti ou la Nouvelle-Calédonie ! Personne n’y a même pensé !

Le victimisme a imbibé les représentations. Et cela dessert complètement les clubs corses ! »

Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni, les leaders nationalistes au pouvoir, se sont empressés de réagir à l’affaire Ajaccio-Le Havre et dénoncent le « racisme anti-corse »…

C’est un vieux classique. On peut parler de récupération : il y a une volonté d’occuper le terrain. Ils sont dans une posture que l'on voyait déjà dans les années 1960, 1970. C’est là aussi une réaction classique, très victimaire. Le foot corse est dans ce même schéma depuis soixante ans !

Cette position ne dessert-elle pas les clubs corses ?

Bien sûr qu’elle les dessert. On a deux discours parfaitement structurés qui sont devenus naturels. Les gens les tiennent sans s’en rendre compte, tant le victimisme a imbibé les représentations. Et donc les discours sont inaudibles. En Corse, ça renforce l’idée que les Français détestent les insulaires. Et de l’autre côté, on dit : « Dès que vous allez en Corse, c’est le racisme, ce sont les insultes ! » C’est une machine diabolique !

Voyez-vous une solution pour sortir de ce cercle vicieux ?

Aucune. C’est un drame : on n’en sort pas ! Il y a eu après Furiani une volonté d’arrondir les angles… Mais après 1995, il y a eu de nouveau des incidents à Bastia, et la machine est repartie. Et depuis, elle tourne… Elle tourne.

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