Real Madrid-Juventus: «Il avait un sac poubelle à la place du cœur», mais bon sang, un arbitre doit-il faire preuve de sensibilité ?

FOOTBALL Plusieurs joueurs italiens ont dénoncé le manque de sensibilité de Michael Oliver, qui a pourtant pris une décision tout à fait défendable en sifflant un penalty transformé par Ronaldo (1-3)….

J.L.

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Michael Oliver, pris à partie par les joueurs de la Juventus.
Michael Oliver, pris à partie par les joueurs de la Juventus. — CURTO DE LA TORRE / AFP

A chaud, malgré son immense expérience, il a été le joueur de la Juventus qui a le moins maîtrisé ses nerfs. A tiède, après une bonne douche pour faire le point, Gianluigi Buffon a développé la théorie la plus intéressante qu’on ait pu lire sur le fameux penalty accordé à Lucas Vazquez à la 92e minute de ce quart de finale retour monumental. On développe en entier, parce que Gigi le mérite :

Le penalty ? Il n’y a rien à dire à ce sujet. Une erreur de l’arbitre est possible, ce n’est absolument pas un problème. Mais un professionnel qui vient arbitrer un match comme celui-ci doit être bien préparé. Ensuite, il doit avoir en tête tout ce qui s’est passé lors de la première rencontre, pour connaître le contexte. Il doit avoir une certaine sensibilité, car il y a sur le terrain certains des joueurs du monde, Cristiano Ronaldo, Buffon, Navas, Chiellini et ainsi de suite. Il a pris cette décision à la fin et il a montré que c’était un tueur, un animal. Seul quelqu’un qui a un sac-poubelle à la place du cœur peut faire ce genre de choix ».

C’est l’éternel lieu commun qu’on balance aux officiels dans le foot : celui de « manquer de psychologie », comme si avoir de la psychologie voulait dire qu’on ne sifflait rien à partir de la 80e en dehors des crimes contre l’humanité. Réflexion éclairante de Joël Quiniou, ancien arbitre international, lue dans Le Parisien :

« Si cette faute avait été commise à l’heure de jeu, il y aurait aujourd’hui moins de débats et les gens admettraient davantage sa réalité. Oui, il y a l’émotion de la rencontre et cette remontée exceptionnelle de la Juventus, mais l’arbitre doit résister à la pression de l’instant et prendre sa décision en son âme et conscience. »

Du terrain réglementaire au terrain moral

Tout le drame d’un type prisonnier du règlement, qui sifflera la même faute au milieu de terrain à la 3e minute que dans la surface à la 92e pour le penalty de la qualification en demi-finale de C1. Buffon, lui, déplace le débat du terrain réglementaire au terrain moral. Penalty ou pas penalty ? Peu importe. Il se siffle, comme le dit Quiniou, impossible de prétendre le contraire en étant un tant soit peu objectif, mais il peut aussi ne pas se siffler. On entre alors dans la zone grise de sensibilité évoquée par le mythique gardien italien. Celle où le gars qui a le sifflet est censé prendre une décision définitive en moins de deux secondes avec un ordinateur à la place du cerveau pour faire la moyenne de toutes les données contextuelles. Dans l’esprit de Buffon, de quoi s’agit-il ?

  • La Juventus est en train de réaliser l’exploit d’une vie de footballeur, et même d’une vie de supporter, en remontant un 3-0 à l’extérieur contre la meilleure équipe d’Europe
  • Le fait de siffler le penalty pénalise définitivement la Juve alors que le Real n’est pas éliminé malgré le score
  • La faute n’est pas assez indiscutable pour être «accordée» même par le fan de la Juve le plus acharné
  • Au match aller, Cuadrado a été victime d’une faute équivalente et à la même minute sur l’échelle du penalty, et pour autant, la Juve n’a pas eu de coup de sifflet en sa faveur
  • Le Real avait trois buts d’avance avant le match et 100 % de chances de se qualifier, il ne pourra pas se réfugier derrière une faute d’arbitrage qui n’en est pas vraiment une pour justifier son élimination

Des prolongations amplement méritées ?

Vous voyez où Gigi l’amoroso veut en venir ? Le scénario méritait que ce match aille aux prolongations, et puis que le meilleur gagne. La finale de la Coupe du monde de rugby 2011 nous vient à l’esprit sans qu’on sache trop pourquoi, mais l’analogie saute aux yeux : Graig Joubert, l’arbitre sud-africain de cette funeste journée, qui décide qu’il ne donnera pas la pénalité que les Bleus attendent pour battre les Blacks en campant dans leurs 40 mètres pendant les dix dernières minutes. Joubert a donné sa chance à Trinh-Duc à la 60e minute avant de décider en son âme et conscience qu’il ne prendrait pas la responsabilité de décider du vainqueur du Mondial.

Ça se défend, et ça fait longtemps que les arbitres des autres sports collectifs (rugby, basket, handball), ont pris le parti d’envisager les fins de match au couteau comme un monde à part. On en discute avec l’ancien arbitre de Top 14 Christophe Berdos.

A partir de la 75e minute, si on sait qu’on a le résultat entre nos mains, on n’arbitre plus le même match. Ce qu’on sifflait à la 65e, on évite de le siffler. La petite faute bête qu’on est le seul à voir parce que le joueur est fatigué, il faut passer outre. Moi j’aime bien ce climat, ça permet de réguler le côté un peu trop cartésien de l’arbitrage. Dans les formations, c’est clairement expliqué aux arbitres. S’ils ne veulent pas donner la pénalité de la gagne, ils peuvent dire au joueur "sortez" et c’est réglé. Maintenant, ça ne vient qu’avec l’expérience. Au début, on se rend compte qu’on frustre tout le monde alors qu’on était sûrs d’avoir pris la bonne décision en sifflant la pénalité. Et puis l’ouvreur vient vous voir en disant "merci", et vous comprenez que vous n’auriez pas dû siffler. Après, je ne sais pas s’ils travaillent dans cette direction en Ligue des champions ».

L’expérience, justement. L’Anglais Michael Oliver arbitrait seulement son 6e match de Ligue des champions, le premier lors d’une phase finale. Il avait probablement tout imaginé, sauf de voir la Juve remonter ses trois buts de retard au Bernabeu. Il a d’ailleurs remarquablement tenu son match, même quand celui-ci s’est transformé en ovni susceptible de rentrer dans le top 3 des plus grands renversements de tous les temps. Il a accordé un penalty tout à fait compréhensible à vitesse réelle, décision qu’il aurait sans doute confirmé s’il avait eu l’aide de la VAR. Bref, il peut se regarder dans la glace. Mais il va lire ce qui se dit à droite à gauche aussi, et il finira peut-être par penser que le scénario du match n’avait pas besoin de son intervention.

Pas de mauvaise décision donc

Tout le contraire de son collègue Aytekin, qui a sans doute inconsciemment pesé sur la remontada barcelonaise l’an passé contre le PSG en donnant ce penalty tellement discutable à Luis Suarez. Comme si le bonhomme s’était pris au jeu de la soirée et se disait : « Il leur manque deux buts pour un exploit de fou, allez je leur siffle ce penalty et derrière, ça leur laisse deux minutes pour que la magie se produise ».

C’est malhonnête ? Le risque existe, mais si on réclame la prise en compte du contexte, comme Buffon, il faut savoir ce qu’on veut : la saison passée, le peuple (à part les supporters du PSG) voulait une remontada à l’heure de jeu. Cette saison aussi à partir du 2e but de Mandzukic. Dans le premier cas, l’arbitre a pris une mauvaise décision, dans l’autre, il est injuste de prétendre qu’il s’est trompé. Pourtant, jeudi, tout le monde est frustré : elle aurait été dingue cette prolongation, non ?