Le footballeur le plus riche du monde? «C’est n’importe quoi», on a enquêté sur l'entreprise de Flamini

FOOTBALL Selon «Forbes», l'entreprise de Mathieu Flamini serait évaluée à près de 30 milliards de dollars...

Aymeric Le Gall

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Les Francçais veulent savoir.
Les Francçais veulent savoir. — SIPA/Jean-Michel Paint

« Depuis que le magazine Forbes a sorti son article, je lis tout et n’importe quoi à mon sujet dans la presse. J’entends dire que notre entreprise vaut 30 milliards de dollars, que je suis le footballeur le plus riche du monde, c’est n’importe quoi… » 

Après plusieurs tentatives pour le joindre, Mathieu Flamini nous a finalement rappelés. Au menu, un petit coup de gueule contre les nombreux articles parus dans la presse à la suite du classement des entreprises les plus cotées au monde, paru dans le magazine Forbes, et qui reprennent partout que Flamini, à la tête d’une société de biochimie, serait le footballeur le plus friqué de la planète. Malheureusement, le joueur n'a pas souhaité nous accorder de véritable interview... On a donc enquêté tout seuls, comme des grands.

La naissance de GF Biochemicals

Commençons par rembobiner. En 2008, quand il signe au Milan AC, Flamini fait la rencontre de Pasquale Granata, diplômé en économie. Le courant passe entre les deux hommes et ceux-ci réfléchissent alors à l’idée de monter un business ensemble. « On avait envie de trouver une idée de business qui pourrait avoir un impact sur l’environnement, explique-t-il aux Echos en 2016. On a rencontré un scientifique italien qui nous a parlé de l’acide lévulinique, aux propriétés étonnantes. La grande difficulté n’est cependant pas d’utiliser cet acide, mais d’être capable de le produire à l’échelle industrielle. Pour y parvenir, nous avons créé GF Biochemicals. » G pour Granata. F pour Flamini.

Attentif aux questions environnementales, Mathieu Flamini et son associé se lancent alors dans un pari un peu fou de créer cette start-up, en investissant leurs propres deniers personnels, et ce dans le plus grand secret. « Même ma famille n’était pas au courant », dit-il au Sun, en 2015, au moment de sortir du bois et d’annoncer publiquement l’existence de ce business prometteur. Basée en Italie, à Caserna, dans la région de Naples, l’entreprise a bien grandi depuis 2008.

Acide lévulinique, kezako ?

On ne va pas vous mentir, jusqu’à ce que tout le monde se mette à parler de « l’homme qui vaut 30 milliards », on n’avait jamais entendu parler de ce fameux acide lévulinique. Découverte en 1840 par le professeur néerlandais G.J.Mulder, cette molécule aurait des propriétés aussi étonnantes que prometteuses et pourrait se substituer au pétrole dans la production de tout un tas d’éléments de la vie courante. « Cet acide, c’est une façon bio de remplacer le pétrole à partir de la biomasse pour créer des plastiques, des solvants, des détergents, de la peinture et même, pourquoi pas, du fioul », détaille le cofondateur de GF Biochemicals.

Classée parmi les douze molécules pouvant contribuer à sauver la planète (rien que ça !) par le département américain de l’Energie, « c’est une molécule de grand intérêt au niveau scientifique, environnemental et économique » nous confirme Karine De Oliveira-Vigier, professeur à l’Institut de chimie des milieux et matériaux de Poitiers. « Oui, c’est une molécule intéressante, mais de là à dire qu’elle va sauver la planète en revanche, c’est très excessif », tempère Janos Sapi, enseignants-chercheurs à l’Institut de chimie moléculaire de Reims.

Le duo Flamini-Granatta sort l’artillerie lourde

En plus de « tout un tas de verrous technologiques qu’il reste à faire sauter », dixit le professeur Sapi, la difficulté avec l’acide lévulinique c’est qu’il était jusqu’alors très difficile (et coûteux) de le produire à l’échelle industrielle. C’est sur ce point que GF Biochemicals affirme avoir trouvé la parade. Flamini développe, toujours dans le Sun.

« Des chercheurs nous ont dit que l’acide lévulinique était le futur et que, en faisant des recherches sur ce terrain, on pourrait faire de grandes découvertes […]. On a financé ces recherches en collaboration avec l’école polytechnique de Milan. Et après des mois de recherches, on est parvenu à mettre au point une technologie qui nous permette de produire cet acide à échelle industrielle, de manière bon marché et rentable. Nous l’avons brevetée. »

Pour y parvenir, Flamini et Granata n’ont pas fait les choses à moitié. En plus d’avoir débauché des scientifiques chez les mastodontes de la chimie (BASF, Dow Chemicals, DSM), ceux-ci ont également racheté l’entreprise Segedis, « un pionnier américain qui avait déjà investi plus de 100 millions de dollars dans la filière », selon Les Echos. Et à en croire le footballeur, ses équipes seraient parvenues à faire ce que les géants du secteur n’ont jamais réussi.

Alors, GF Biochemicals a-t-elle trouvé le ticket d’or environnementalo-économique, celui qui permettra à la fois de rendre le monde moins pollué et les poches de ses fondateurs plus pleines ? « Sur le plan scientifique, j’ai du mal à juger cette entreprise et leurs technologies, mais ce qui est sûr c’est qu’ils ont en leur possession un portefeuille de brevets qu’ils ont obtenu par acquisition, via le rachat de Segedis, et l’embauche de scientifiques ayant travaillé chez DSM », témoigne Janos Sapi.

Un secret industriel bien gardé

Pour Karine De Oliveira-Vigier, la découverte de GF Biochemicals est aussi une source d’interrogation.

« En chimie, quand on cherche à faire une molécule, on cherche à avoir 100 % de cette molécule, mais le problème c’est qu’on a souvent un petit peu de perte quand on fait la production de l’acide lévulinique, ce qui fait que ça rend son coût de production assez élevé. Alors, peut-être qu’ils ont trouvé quelque chose de leur côté, c’est ce qu’ils revendiquent en tout cas. Ils revendiquent un procédé qui soit à la fois très sélectif en acide lévulinique et avec très peu de sous-produits. Après, comment font-ils ? Je ne sais pas. »

Ce mystère autour de la découverte de GF Biochemicals n’a rien d’étonnant. Dans un milieu très concurrentiel où chaque découverte scientifique est mieux protégée que les joyaux de la couronne britannique, difficile de dénouer le vrai du fantasme. Sapi valide : « C’est un secret de fabrication, c’est logique. Et c’est tout à fait honorable de leur part de s’être lancé d’avoir investi là-dedans. Mais de là à dire que c’est le footballeur le plus riche du monde… »

Des informations erronées

Sur ce point, Mathieu Flamini est d’accord avec notre interlocuteur. « Ce n’est pas notre compagnie qui est estimée à 20 milliards de dollars, et encore moins ma fortune personnelle, mais celle du marché global sur lequel nous nous positionnons. Ce n’est tout de même pas la même chose ! » En effet, selon Janos Sapi, les médias sont allés un peu vite au moment de reprendre tous en chœur l’info selon laquelle Flamini était le footballeur le plus riche sur terre.

« Il faut quand même prendre un peu plus au sérieux toutes ces choses-là. Ces 20 ou 30 milliards dont on parle, c’est la valeur potentielle du marché, à condition qu’on arrive à lever les verrous technologiques dont je parlais plus tôt. Donc, parler de chiffres allant jusqu’à 30 milliards, j’ai même entendu 50, on va trop loin… Flamini annonçait que pour 2017, leur production sur le site à Caserta dépasserait les 50.000 tonnes. A ma connaissance ils sont à peine à 7-8.000 tonnes. 10.000 maximum, ce n’est pas tout à fait pareil. »

Beaucoup de questions, peu de réponses…

Si Flamini et Sapi s’accordent à dire que les informations ont été passablement mal traitées, un point les oppose cependant. « Nous sommes la première compagnie, et la seule au monde, à pouvoir produire de l’acide lévulinique en quantité industrielle », disait l’ancien Gunner d' Arsenal au Sun, en 2015. Faux, rétorque Sapi : « GF Biochemicals occupe à peu près un tiers du marché. Donc c’est quand même très exagéré d’annoncer que c’est la seule entreprise qui arrive à fabriquer à l’échelle industrielle ce composé-là. »

C’est dommage qu’on n’ait pas pu poser directement la question à Flamini… Tout comme on aurait bien aimé lui demandé la valeur réelle de sa société. Car si on a compris qu’elle ne pesait pas une vingtaine de milliards de dollars, impossible de trouver son chiffre d’affaires nulle part.

Avant notre appel, le professeur à l’université de Reims avait lui aussi essayé de mener l’enquête, en vain : « Quand on cherche des infos sur cette entreprise, ce qui est intéressant (et surprenant) c’est qu’on ne trouve rien sur leur bilan, aucune note sur la composition de l’executive board. Donc ça reste quand même un peu… suspicieux si j’ose dire. Ça reste un peu flou parce qu’on a du mal à obtenir des infos sur le bilan, le chiffre d’affaires et les actionnaires. »

Les seules mentions des finances de Mathieu Flamini au sujet de son business vert, c’est dans un papier du Monde au sujet des « Paradise Papers » qu’on les trouve ; l’auteur évoquant alors les « participations dans plusieurs sociétés domiciliées à Malte » de Mathieu Flamini et ses liens étroits avec l’oligarque russe Alicher Ousmanov, l’un des principaux actionnaires d’Arsenal et « grand amateur de sociétés offshore. » Mais ce n’est pas le sujet. Pas aujourd’hui.

En l’état actuel des choses, donc, la société de Flamini semble avoir un avenir radieux devant elle, même si l’objectif ultime de faire de l’acide lévulinique un biocarburant crédible semble irréel, toujours selon l’enseignant-chercheur de Reims : « De mon point de vue, cela ne remplacera jamais le pétrole ou les carburants traditionnels. Parce que le coût du carburant ne supportera pas celui de l’acide lévulinique et, à mon avis, ne le supportera jamais. Il faut être raisonnable : est-ce que le consommateur aura les moyens de payer le litre à 5, 6 ou 7 euros ? Avec l’appauvrissement de la population qui est réel partout dans le monde, je ne le pense pas. »

On essaiera d’en débattre avec le principal intéressé, qui a conclu notre échange téléphonique par ces mots : « En temps voulu, je m’exprimerai. » On n’attend que ça.