Coupe du monde de rugby : Pookie, stratégie et patriotisme… Comment le XV de France garde le secret de la compo contre les Etats-Unis

RUGBY Un petit jeu de cache-cache s’est installé entre le staff du XV de France et les journalistes autour de la compo du match contre les Etats-Unis

William Pereira

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Jacques Brunel et les compos qui fuitent, une lutte perpétuelle
Jacques Brunel et les compos qui fuitent, une lutte perpétuelle — Nicolas Datiche/SIPA

De notre envoyé spécial au Japon,

Après le paquito gate, le pookie-to gate. Pookie, abréviation du désormais bien connu « poucave » (balance), est le titre d’une chanson de la non moins célèbre Aya Nakamura, au son duquel le XV de France est descendu du bus samedi, devant son stade d’entraînement à Kumamoto. Enceintes à la main, volume à fond, Gaël Fickou et Sofiane Guitoune affichent un petit sourire satisfait. Ça pue la blague à plein nez. Confirmation du Toulousain, qui n’a pas pu se retenir d’en rire à l’issue du point presse matinal : « Tu l’as pris comme un message subliminal ? On a bien rigolé, ouais ! C’était volontaire, on disait même ‘’on descend pas du bus’’, c’était une blague. » La boutade a fait son effet auprès de l’assistance, on doit bien l’avouer. Un bon gars, le Sofiane.

Au cas où vous ne l’auriez pas compris, les « pookies » sont les journalistes français qui suivent les rugbymen français au Japon. Faut dire que poucave, c’est quand même un peu not’métier, même s’il n’est pas toujours compatible avec les intérêts du XV de France. « Ramenez la coupe à la maison » versus « ramener du pain à la maison », chacun son combat. Et il s’avère qu’afin d’optimiser leurs chances de victoire pendant la Coupe du monde, les membres du staff bleu aimeraient bien que les médias cessent de faire fuiter les compositions d’équipe avant l’annonce officielle – celle du match contre les Etats-Unis aura lieu lundi.

Ça avait été le cas avant l’Argentine, provoquant le mécontentement de Jacques Brunel, lequel s’était fendu d’un petit tacle aux journalistes le jour de l’annonce officielle (« La compo, pour ceux qui ne l’auraient pas encore eue »). Ces fuites, dit-on, auraient permis aux Argentins de savoir que Romain Ntamack débuterait à l’ouverture – ce qui n’a pas empêché la France de gagner. L’agacement du sélectionneur ne date pas d’hier. En janvier, à l’aube du premier match du tournoi des 6 Nations, il dénonçait déjà des journalistes prêts à tout pour avoir la compo avant tout le monde, y compris l’usage de « méthodes qui ne les honorent pas ».

Humour, patriotisme et embargo

Pour éviter que l’histoire ne se répète, des consignes ont été données aux joueurs, informés vendredi du XV qui commencera contre les States :

  • Ne pas donner la moindre indication sur la compo d’équipe
  • Envoyer paître quiconque demanderait un renseignement sur la feuille de match.

« On voudrait juste faire comprendre qu’il y a un intérêt stratégique à repousser au maximum le jour où les adversaires prendront connaissance de l’équipe qu’on alignera. Parce que si vous leur donnez 48 heures avant, ils pourront l’analyser. Tout se fait par la vidéo de nos jours », justifie le vice-président de la FFR, Serge Simon, plutôt détendu sous le cagnard. Avant de nous rassurer, blagueur : « Les joueurs ne vous détestent pas, ne vous inquiétez pas ».

Humour, toujours. Hier, un Maxime Médard fier d’avoir résisté à la tentation de divulguer ce secret mieux gardé que le réarmement allemand rassurait le team-manager Lionel Rossigneux face aux journalistes amusés – et agacés. « Je leur ai dit que je ne pouvais pas donner la compo. A part si on me donnait un peu d’argent ! Et c’est cher, très cher… » Juste avant, l’arrière toulousain avait pris la peine de servir la soupe patriotique pour justifier la prise de position interne. « Il faut comprendre qu’on dispute une compétition, c’est important. Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. C’est bien de bosser ensemble. »

On a bien essayé de le faire, en proposant un embargo sur la composition d’équipe à Lionel Rossigneux, afin de permettre aux uns et aux autres de préparer des sujets en amont. Le responsable presse a pris en considération cette proposition des journalistes, et le staff a même fini par accepter le deal. Mais l’accord a capoté car certains médias affirmant déjà en possession de la compo n’avaient aucun intérêt à s’y soumettre. D’après certains bruits de couloirs, les pookies n’étaient pas dans le sas, mais se baladaient dans les coursives du stade pendant l’entraînement de vendredi. Petite satisfaction pour le staff du XV de France : la presse française avance samedi sans certitudes des compos « probables » ou « possibles ». Preuve que ça valait peut-être le coup de fermer la porte.