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Comme Wesley Fofana, faut-il écouter son corps quand on est rugbyman ?

Coupe du monde de rugby: « De nos jours tu ne peux plus jouer blessé »… Comme Wesley Fofana, faut-il écouter son corps quand on est rugbyman ?

RUGBYLe départ de Wesley Fofana pour une blessure jugée mineure par certains pose la question du rapport à la douleur dans le rugby de très haut niveau
William Pereira

William Pereira

De notre envoyé spécial au Japon,

Vif émoi autour du XV de France. Wesley Fofana a quitté le groupe France en début de semaine après avoir abandonné l’idée de se remettre de sa blessure à la cuisse dans un délai raisonnable. Un combat qui durait depuis le test-match contre l’Italie, Jacques Brunel faisant état d’une mauvaise béquille encaissée par le centre clermontois au Stade de France​. Rien de grave, croyait-on. Jefferson Poirot l’imaginait carrément sur la voie de la guérison au détour d’un point presse au pied du Mont Fuji, et c’est donc avec surprise qu’a été reçu son forfait définitif.

De quoi réveiller les sceptiques, qui reprochent à Fofana de « trop écouter son corps », où pour le dire autrement, de se protéger en déclarant forfait à la moindre alerte. Car comprenez que dans ce monde de testostérone, le joueur doit partir à la guerre, endurer l’insupportable, désinfecter ses plaies à la torche façon Rambo puis recoudre ses plaies comme un fin chirurgien. Un jugement hâtif auquel Arthur Iturria, son pote de Clermont, avoue s’être déjà laissé aller. « Parfois : je me dis ‘’c’est pas possible, il fait exprès’’ ! Là non, il avait une blessure. Je pense que ça l’a soulagé de montrer à tout le monde qu’il avait une blessure. » Dénouement heureux pour le néo-retraité international, qui a même pu repartir avec un maillot de la part du groupe, un cadeau du staff et une vidéo en guise d’hommage. On a connu des lauréats de Questions pour un champion moins bien lotis.

« La blessure peut entraîner une appréhension »

Ecouter son corps à l’excès. Curieux. Contradictoire même, comme reproche, à l’heure des départs à la retraite précoces de Sam Warburton ou des nouvelles réglementations imposées par World Rugby sur les plaquages et les mêlées pour préserver les joueurs. « C’est une erreur de penser de la sorte de la part des staffs, des entraîneurs, des préparateurs physiques, des présidents, des instances, fustige le professeur Jean Chazal, neurochirurgien connu pour avoir traité Fofana alors qu’il avait contracté une hernie cervicale en 2017. Je pense que les joueurs sont professionnels, qu’ils font tout ce qu’il faut, ils ont pris des muscles parce qu’on le leur a demandé, ils en ont perdu parce qu’on le leur a demandé, ils jouent le jeu. Mais je crois pas que les instances et les staffs soient de grands professionnels. Il leur manque un savoir scientifique, humaniste, qui fait que de temps en temps ils disent ‘’untel a tendance à trop s’écouter…’’ ».

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Ici, le procès d’intention part du principe que les blessures du joueur sont minimes et ne l’empêcheraient pas de jouer s’il était capable de se faire violence, ignorant tous les mécanismes cérébraux relatifs à la répétition des lésions quelles qu’elles soient. Jean Chazal, toujours : « une blessure peut entraîner une appréhension [pour de futures blessures]. C’est un cercle vicieux ». Dans le cas de Fofana, le fait d’avoir frôlé la tétraplégie après la hernie discale a sans doute enclenché tout un mécanisme de méfiance.

«  « Admettons qu’après ça vous ayez une blessure, même bénigne. Vous vous entraînez ça l’augmente un petit peu, vous vous dites que vous pouvez jouer mais aussi que c’est encore une autre blessure qui risque de s’aggraver. Il y a une appréhension et le cerveau fonctionne ainsi. »  »

Deux matchs en quatre jours ? « C’est inhumain »

Pour l’ancien sélectionneur et consultant RMC, Philippe Saint-André, la réponse aux élucubrations entourant son ancien joueur est extrêmement simple : le rugby est devenu tellement intense, tellement féroce qu’envoyer un joueur au charbon sur une jambe relève de l’inutile. « Avant, tu pouvais jouer blessé parce que tu faisais quatre plaquages par match. Maintenant les matchs de très haut niveau font que tu peux plus tricher. Donc tu ne peux plus jouer blessé. » Une manière efficace d’évacuer la polémique pour celui qui a lancé Wesley Fofana avec le XV de France et qui regrette les jugements de valeurs faisant fi du contexte, celui du joueur le plus doué d’une « génération sacrifiée, pressée comme des citrons » par des saisons à rallonge :

«  « Ses trois premières années avec moi, il jouait 40 matchs par an. Il faisait tous les matchs avec l’ASM, tous les matchs avec l’équipe de France, tous les matchs en coupe d’Europe, il finissait début juillet en tournée avec l’équipe de France, fin juillet il rattaquait en club avec des matchs amicaux en ayant trois semaines de vacances. Sincèrement, s’il a pas pu jouer contre l’Argentine c’est qu’il pouvait pas, qu’il n’était pas à 100 %. J’ai eu la chance de l’entraîner pendant quatre ans, c’était pas quelqu’un qui allait tricher, qui allait pas jouer s’il avait une toute petite douleur. Ces joueurs, notre système les a bouffés physiquement et psychologiquement. »  »

Il continue de le faire. Pas forcément à l’échelle nationale, mais quand on sait que les joueurs du XV de France vont devoir enchaîner deux matchs en quatre jours et que certains joueurs comme Arthur Iturria – renvoyé dans la cage avec un physique de troisième ligne – nous paraissent blasés d’avance à l’idée de devoir traverser cette période douloureuse, on se dit comme le professeur Chazal qu’il y a peut-être d’autres changements à opérer :

« Ce rythme, je dis que c’est inhumain. D’autant plus qu’on ne rencontre pas n’importe qui. Les Tonga ont un physique hors du commun parce que c’est leur culture, parce que c’est leur épigénétique, ce sont des gens qui vivent dans les îles et qui absorbent des substances tout à fait licites, des plantes qui leur donnent des musculatures très hypertrophiées par rapport à la nôtre. Donc ça va être un véritable combat de force, ils vont prendre des impacts terribles, quatre jours après avoir joué un autre match. » Ceux qui remettront le couvert auront mal. « De toute façon, c’est impossible de jouer au rugby avec zéro douleur », conclut un PSA fataliste mais lucide. « Si t’as un ballon de basket dans le quadriceps, tu peux ni accélérer, ni défendre, ni mettre de l’intensité. » Bref, tout ce que Wesley Fofana est censé faire sur un terrain de rugby.