Coupe du monde 2018: «Un terrible désaveu pour l'Afrique»... Faut-il s'inquiéter de cette édition aux allures d'Euro?

FOOTBALL A l'image de demi-finales 100% européennes, la Coupe du monde en Russie a mis en avant les difficultés des nations sud-américaines, et surtout africaines... 

Jérémy Laugier

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Le huitième de finale guère clinquant entre Suède et Suisse illustre bien la domination (comme rarement) des nations européennes durant cette Coupe du monde.
Le huitième de finale guère clinquant entre Suède et Suisse illustre bien la domination (comme rarement) des nations européennes durant cette Coupe du monde. — GABRIEL BOUYS / AFP
  • Faits trop rares pour être insignifiants : l’Afrique n’avait en Russie aucun représentant en huitièmes de finale et l’Amérique du Sud a vu ses derniers représentants être éliminés en quarts.
  • « 20 Minutes » se penche sur ce qu’implique ce constat d’un Mondial ayant plus que jamais des allures d'« Euro bis » dans ses dernières semaines.

La Coupe du monde 2018 ne s’est pas contentée de faire voler en éclats la (gonflante) citation de Gary Lineker : « A la fin, les Allemands gagnent toujours ». L’Amérique du Sud plaçait au moins une sélection en demi-finale lors de sept des huit précédentes éditions (exception en 2006) ? Bim, ni Brésil, ni Uruguay, ou encore moins Argentine n’ont atteint le dernier carré en Russie. Le continent africain était systématiquement représenté au-delà de la phase de poules depuis 1982 ? Là aussi, il y a coup d’arrêt.

Ajoutez à cela l’absence d’une surprise d’Amérique centrale, type le Costa Rica quart de finaliste en 2014, et vous comprendrez que l’Europe n’a jamais été si gloutonne. En attendant Croatie-Angleterre, la deuxième demi-finale 100 % vieux continent ce mercredi (20 heures), 20 Minutes cherche à savoir s’il convient de s’inquiéter de cette tendance.

Ce constat d’échec était-il prévisible pour le Brésil et l’Argentine ?

Si aucune équipe sud-américaine n’est devenue championne du monde sur le sol européen depuis 60 ans (le Brésil de Pelé en Suède), ce n’est sans doute pas un hasard. « Comme souvent, le Brésil [piégé par les Belges au terme d’un superbe quart de finale] était l’équipe la plus harmonieuse de notre continent et a longtemps semblé facile, confie Omar Da Fonseca, l’emblématique consultant de beIN Sports. Elle a montré beaucoup plus de fantaisie que de nombreuses sélections. Quand on voit les Anglais… »

Il n’empêche que la sélection de Gareth Southgate est autrement « plus rigoureuse défensivement » que l’Albiceleste chère à Omar Da Fonseca : « Ça fait très longtemps que je suis sévère avec cette équipe et j’avais raison de ne pas être optimiste. On n’identifie pas le jeu souhaité. Higuain et Icardi empilent les buts en Italie mais on a joué contre la France sans avant-centre… »

L’Afrique est-elle bien malade ?

A partir du Mondial 1986 au Mexique, et malgré un faible quota de deux sélections représentées (sur 24 au total) cette année-là, l’Afrique a toujours su jouer un rôle (souvent mineur) au-delà de la phase de groupe. Que symbolise la disparition prématurée des cinq pays engagés en Russie ? « C’est un coup d’arrêt significatif et un terrible désaveu pour notre continent, estime Ricardo Faty, qui compte quatre sélections avec le Sénégal. Autant Nigéria, Maroc et Tunisie avaient un groupe compliqué, autant c’est vraiment frustrant pour le Sénégal qui avait la place pour atteindre les huitièmes. »

Une « grosse déception » concernant les Lions de la Teranga que partage Diomansy Kamara, ex-attaquant international et désormais consultant pour Canal + Afrique : « Si on compare à la sélection sénégalaise de 2002 s’étant qualifiée en quarts de finale, elle me semblait bien plus solide mentalement. Il n’y avait alors ni attente, ni pression, contrairement à cette année avec Sadio Mané ».

Epiphénomène ou le fossé se creuse ?

A ce sujet, le constat sera bien moins alarmant pour « l’Amsud » que pour l’Afrique. « Prenez l’Uruguay, si Cavani n’avait pas été blessé contre la France, ce quart aurait peut-être été bien différent », lance Diomansy Kamara. « Dans le maniement du ballon, les Sud-Américains, et notamment le Brésil et la Colombie, ont encore été très propres, poursuit Omar Da Fonseca. Les matchs ont dans l’ensemble été serrés et on voit que des équipes comme la Suède et la Russie n’ont pas eu besoin d’un joueur du Top 10 européen pour aller loin. Quand je vois les Islandais qui jouent tous derrière contre l’Argentine, il y a un moment où ce n’est pas un match de foot ! La rigueur et la discipline d’une organisation défensive prennent le dessus sur ce Mondial. »

Et l’Argentine était tellement une caricature de tout l’inverse, à l’image de sa structure « All Star Game » face aux Bleus en huitièmes (3-4). Côté africain, une sélection comme le Maroc a par exemple eu la sensation de bouger des favoris comme Espagne et Portugal tout en concluant sa Coupe du monde avec un seul point. Diomansy Kamara revient sur des failles « mentales ».

« Quand tu peux te contenter d’un nul contre la Colombie pour te qualifier [le Sénégal], c’est le mental qui fait la différence. Plus globalement, il y a un paradoxe : nous n’avons jamais eu autant de joueurs africains dans des grands clubs européens [Salah, Mané, Aubameyang] mais le niveau de la CAN a vraiment baissé en 2017. A l’époque des Okocha, Diouf puis Gyan, on sentait des équipes avec une forme de folie. Là, on comprend que le mal est profond dans tout le continent en constatant que la Côte d’Ivoire et le Cameroun n’ont même pas réussi à se qualifier. »

Comment changer la donne d’ici 2022 ?

A écouter nos interlocuteurs du jour, une solution semblerait évidente mais est aussi totalement fantasque au niveau de la Fifa : « changer les proportions par continent car l’Europe est de toute façon archi-représentée ». Le cri du cœur chantonnant d’Omar Da Fonseca résonne aussi évidemment en Afrique, pas spécialement impatiente de la formule à 48 pays en 2026. Actuellement, il y a 4,5 pays sud-américains (via un barrage), cinq nations africaines et 13 sélections européennes (soit 40 % des équipes en lice). « Cette répartition est vraiment mal faite », regrette ainsi Ricardo Faty, qui se tourne ensuite vers des solutions plus envisageables (encore que…) pour inverser la tendance « Euro bis ».

« Il y a un laisser-aller qui fait partie de l’ADN africain mais nos sélections ont besoin de bien plus de rigueur au niveau des instances », glisse le milieu de terrain d’Ankaragücü (promu en première division turque). Diomansy Kamara précise le propos : « Il faut professionnaliser davantage les championnats nationaux. Et puis, il n’existe pas de ''Clairefontaine africain''. Il va falloir investir dans d’excellentes infrastructures afin de permettre aux sélections de préparer un Mondial chez elles ». Concernant l’Argentine, Omar Da Fonseca pointe « l’absence de logique dans la formation, avec des générations actuellement mauvaises en défense et au milieu ». Il semble qu’il y ait du boulot un peu partout pour éviter de savourer depuis son canapé un bondissant Islande-Suède en demi-finale du Mondial 2022.

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