Jean-Loup Delmas
L'essentiel
- L’application Strava, qui permet d’enregistrer et de partager ses performances sportives sur les réseaux sociaux, connaît un succès fulgurant avec 180 millions d’utilisateurs en 2025 et trois millions de nouveaux adhérents par mois.
- Les salles de sport réfléchissent à développer leur propre version de Strava pour surfer sur la tendance et fidéliser les adhérents encore bien volatils.
- La « Strava-isation » de la musculation semble inéluctable, mais la tendance présente également des limites.
C’est bien connu, le runner amateur a une passion. Parler de course à pied à la terre entière, surtout à ceux qui ne pratiquent pas. En plus des traditionnelles discussions à la machine à café, du défilé dans l’open space avec sa médaille du marathon et de son tee-shirt « finisher », le bougre s’est muni d’une nouvelle arme : l’application Strava.
Celle-ci enregistre les données de ses courses… et permet de les publier directement sur Instagram. Histoire de bien faire profiter tout le monde de ses RP (records personnels), de son EF (endurance fondamentale) ou de ses fartleks (on ne va pas tout vous traduire non plus). Aussi insupportable soit cette tendance aux yeux du public non averti, le carton est incontestable. L’application accueille environ trois millions de nouveaux adhérents par mois et est passée de 120 millions d’utilisateurs en 2024 dans le monde à plus de 180 millions. En 2025, 54 millions d’activités étaient partagées chaque semaine en moyenne.
Digitalisation et gamification de la pratique sportive
Le succès est tel que les salles de sport, qui affichent + 15 % d’adhérents en cinq ans, se penchent, elles aussi, sur la question : faut-il lancer leur « Strava maison » ? « Il y a une digitalisation du sport. Les salles ont pris ce pli, notamment avec des applications de plus en plus poussées », souligne Guillaume Vallet, professeur d’économie et auteur de La fabrique du muscle (L’Échappée, 2022). Pour le moment, ces applis servent surtout pour le streak (la série), afin d’enregistrer les performances, les progrès, et de rester motivé semaine après semaine. Le streak est très utilisé, même en dehors du sport : Duolingo et son hibou - qui pope toutes les cinq minutes sur votre écran pour vous rappeler que vous allez perdre votre série de 68 jours si vous ne vous entraînez pas aujourd’hui - en sont le parfait exemple.
« La digitalisation permet une gamification du sport », poursuit l’expert. Le tout en amassant une masse de données pour suivre l’autre grande tendance : l’optimisation. Le but ? Eviter que les gens délaissent la pratique et se désabonnent, les salles de sport subissant un large turn-over. Alors que la pratique sportive - particulièrement la musculation - a longtemps été perçue comme individualiste et solitaire, les salles cherchent désormais à créer un sentiment d’appartenance, une communauté, continue Guillaume Vallet. L’exemple le plus célèbre ? Le sac Basic-Fit.
« Tout le monde n’a pas envie de publier ses entraînements »
En parlant de Basic-Fit, la marque réfléchit à lancer son propre Strava. Pour l’heure, s’il est possible de noter ses séances sur l’application, on ne peut pas encore les partager sur les réseaux sociaux. Une idée qui trotte pourtant dans la tête d’Hortense Lasserez, responsable marketing de Basic-Fit France :
« La dimension sociale du sport est de plus en plus intéressante. Pouvoir partager un objectif, célébrer un progrès ou s’entraîner avec quelqu’un peut renforcer la motivation… Mais nous restons concentrés sur ce que nous sommes : une marque de fitness accessible à tous. »
La responsable le reconnaît : « Tout le monde n’a pas envie de publier ses entraînements. » La force de Strava peut aussi devenir sa faiblesse, confirme Guillaume Vallet : « Pour les nouveaux adhérents, cela peut être un peu inhibant comparer ses performances aux autres, et avoir un effet repoussoir. »
Dimitri, 42 ans et roi du développé couché, trouve le procédé un peu repoussant : « Montrer ses perfs à tout le monde, ça ne va pas aider notre réputation de Mou-du-buble-qui-cherche-qui-a-la-plus-grosse. Je pense que c’est mieux d’avoir ses propres objectifs plutôt que sans cesse voir ce que fait le voisin. »
Strava-isation ou résistance ?
Même chez les sportifs plus expérimentés, Strava ne fait pas l’unanimité. « Certains lui reprochent une perte des vraies sensations ou de dénaturer la pratique avec un excès de data », développe Guillaume Vallet. Des amateurs paieraient même des coureurs plus forts pour alimenter leur Strava avec de meilleurs chronos.
Reste que la « Strava-isation » du sport semble « inéluctable tant elle est dans l’air du temps », poursuit l’expert. « La reconnaissance sociale passe forcément par le regard des autres, et quoi de mieux pour cela que de partager sur les réseaux ? » Une célèbre blague entre runners veut que si la séance n’est pas postée sur Strava, elle n’a pas eu lieu (oui, nous autres coureurs avons de l’humour).
Juliette, coureuse de 29 ans ayant tenté de se mettre à la muscu, indique avoir lâché notamment à cause de ça : « Strava m’aide beaucoup à me motiver avec les partages. Puisque tout le monde peut voir, je suis forcée de m’y coller. Ça me discipline. En salle, c’est plus dur. » Alors Strava-isation ou résistance ? Les salles de sport vont devoir vite trancher ce débat quasi-philosophique, car Strava opère à partir de cette année sa mue, pour permettre aussi d’enregistrer et de partager… ces séances de musculation. Bonne chance à tous nos followers.