Euro 2021 : « Arrêtons de multiplier ces compétitions à outrance », suggère Julien Pierre, président de Fair Play for Planet

INTERVIEW L’Euro 2021 et son immense couverture géographique incarnent un football pas vraiment écolo. Pour le fondateur du label Fair Play For Planet et ancien rugbyman Julien Pierre, il est urgent de redonner au sport une dimension plus raisonnable

William Pereira

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Euro 2021, illustration
Euro 2021, illustration — ALLILI MOURAD/SIPA
  • L'Euro 2021 va se disputer dans onze villes à travers onze pays différents.
  • La compétition sera donc tout sauf écologique.
  • Pour Julien Pierre, fondateur du label Fair Play For Planet, l'écologie dans le sport se trouve à plus petite échelle.

On ne sait pas encore à quoi ressemblera cet Euro 2021, mais on sait ce qu’il ne sera pas : l’Euro de l’écologie. Avec ses onze villes hôtes et son groupe A délirant à cheval entre Rome et Bakou – « à cheval » entre gros guillemets puisque 3.000 bornes séparent les deux villes – la compétition sera celle des gaz à effets de serre. Un aspect qui n’enchante guère l’ancien international du XV de France Julien Pierre, aujourd’hui CEO de Fair Play For Planet, premier label vert pour les clubs et événements sportifs qui vient de publier sa « charte des dix actions pour un sport plus vert. » Pour l’ancien rugbyman, ce n’est pas tant l’Euro transfrontalier qui pose problème que la surface géographique couverte par l’événement. Entretien au vert.

Que vous inspire cet Euro 2021 un peu partout en Europe ?

La période fait qu’on est quand même heureux de revoir des compétitions et du monde dans les stades. Sur le fond et la forme il y a des choses intéressantes. On a vu tellement de compétitions dans des pays où les stades ont été construits à la va-vite avant d’être abandonnés, comme au Brésil [aucun stade n’a été construit pour l’Euro 2021 à l’exception de la Puskas Arena de Budapest, réduisant le coup énergétique du tournoi]…

Est-ce que ce n’est quand même pas anachronique, tous ces déplacements en avion ?

Le problème, c’est qu’il est sur onze pays, dont l’un est l’Azerbaïdjan. Onze pays c’est beaucoup. Quand je dis qu’il y a des choses intéressantes, c’est pour des compétitions sur deux ou trois pays dans une zone géographique limitée. Sinon, tout ça n’a plus trop de sens. Les équipes vont beaucoup voyager… Pour la santé des joueurs, est-ce vraiment pertinent de voyager tous les quatre matins pour changer de pays ? Je ne pense pas. Et en matière de pollution ça devient absurde. Pour les supporters, il y a la question de la pollution mais aussi celle de la difficulté de suivre un tel événement, même en situation normale.

Que peut-on exiger du sport professionnel pour qu’il soit plus écolo ?

Déjà, arrêtons de multiplier ces compétitions à outrance. Il y a déjà de très belles compétitions mondiales. J’entends dire que l’on veut faire des Coupes du monde de foot tous les deux ans, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Une fois qu’on sera passé à une fois tous les deux ans on passera à une fois par an ? Puis tous les six mois ? Ce qui est beau dans un sport, ce sont les derbys, ce sont les clubs liés à un territoire qui font déplacer les supporters sur des courtes distances. L’impact sur l’environnement est moindre et c’est en plus ce qui fait vivre les entreprises parce que ça bataille pendant une semaine, quinze jours avant, après.

Les grosses affiches, les PSG-Bayern, c’est magnifique, mais si on en voit tous les six mois, ça va perdre de sa saveur. Sans parler de ce que ça va consommer en termes de déplacements et de gaz à effets de serre. On veut des Coupes du monde tous les deux ans pour faire déplacer du monde tous les deux ans ? Arrêtons.

Le sport écolo est donc avant tout territorial ?

Bien sûr, les deux enjeux sont complètement liés. Et puis en tant qu’ancien sportif de haut niveau je sais bien que ce qui faisait vivre les clubs et ce qui nous faisait vivre c’était de jouer les adversaires qui sont à 200 km. Parce qu’il y a les petites guerres. Je ne dis pas qu’il faut revenir à des championnats régionaux, ce n’est pas le propos. Mais trouvons un juste milieu entre ces Coupes d’Europe que l’on multiplie et où on rajoute toujours plus d’équipes et un modèle à taille humaine.

Agglomérer des fins de compétitions comme ce qui se fait dans des sports comme le hand ou ce qu’on a vu exceptionnellement à Lisbonne pour la Ligue des champions peut être une bonne idée ?

Oui, ça peut faire partie des solutions pour améliorer le sport. Mais je pense que des bonnes idées pour l’environnement, on peut en avoir sans avoir à se pencher dessus pendant des années. On avancerait beaucoup plus sur cet aspect si on pensait moins gains, gains, gains à outrance.

Perdu pour perdu, zappons l’Euro 2021 et passons à 2024. La compétition se jouera en Allemagne, un pays avec un réseau ferroviaire respectable. Le train, peut aussi être le futur du sport ?

Totalement. Je rêve que des équipes professionnelles travaillent avec la SNCF. Je lisais encore récemment une interview de Jean-Pierre Farandou (président de la SNCF) sur les voyages en trains en France où il est dit que seuls 10 % des voyageurs choisissent le train pour se déplacer et que la SNCF entend doubler ce chiffre. Pourquoi ne pas utiliser le sport pour y parvenir ? Il y a des enjeux autour des déplacements de supporters, des équipes, etc.

Les supporters, justement, que peuvent-ils faire pour tendre vers un modèle plus écolo ?

Ça peut être un supporter qui se déplace en train, un supporter qui vient à vélo quand le club ou l’organisation met en place des dispositifs de mobilité douce. On peut aussi penser au covoiturage, ce que font d’ailleurs déjà beaucoup de supporters. Il faudrait que les supporters soient capables de demander à leurs clubs d’offrir de la nourriture locale avec des aliments de saison dans ses points de restauration. Parce qu’on peut demander des choses aux supporters, mais eux ont le droit de demander au club qu’il va suivre de travailler plus localement, d’être plus respectueux de l’environnement.

Et les joueurs ?

C’est difficile de taper sur les joueurs qui se déplacent en avion. Un joueur fait je ne sais combien de matchs par an. Si ce joueur ne part pas le plus tard possible pour rentrer le plus tôt possible et récupérer, être en forme au plus tôt, ça devient vite compliqué. Ceci dit, il y a des voyages en avion absurdes. Quand on reste 40 minutes en l’air, ça ne sert à rien, c’est évidemment catastrophique.

Au-delà de ça je pense que la prise de parole des joueurs sur le thème de l’environnement serait importante. Quand Nikola Karabatic prend la parole et dit « je suis capable de refuser un sponsor parce qu’il n’est pas vert », c’est une prise de position extrêmement importante. Quand on commence à prendre la parole sur ce sujet-là on est forcément exposé, et il faut jouer là-dessus.

Peut-on espérer un effet de génération chez les jeunes sportifs de haut niveau ?

Je pense, oui. Il y a une véritable prise de conscience chez les jeunes. Mais ce sont des sujets longs sur lesquels on a longtemps fermé les yeux, où on a fait peu de sensibilisation. Or c’est un sujet où il faut du temps et de la pédagogie. Il faut expliquer pourquoi il faut ne pas faire ceci ou le faire mieux. Mais ça prend du temps.