Super Bowl : « Trop lent et pas assez musclé »… Comment Tom Brady a fait mentir les recruteurs pour devenir une légende

NFL Drafté en 199e position, le quarterback a gagné six bagues avec New England, et il pourrait en ajouter une 7e avec Tampa Bay, dimanche, face à Kansas City et Patrick Mahomes

Philippe Berry

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Tom Brady sous le maillot de Tampa Bay.
Tom Brady sous le maillot de Tampa Bay. — Julio Cortez/AP/SIPA

La carrière de Tom Brady, c'est avant tout l'histoire d'une revanche. Une revanche sur son coach de fac, qui n'a jamais complètement cru en lui. Et surtout sur les scouts de la NFL, qui l'ont condamné sur son physique sans mesurer son intelligence. A 43 ans, Brady est déjà le joueur le plus titré de l'Histoire, avec six bagues de champion remportées sous le maillot des Patriots. Désormais sous les couleurs de Tampa Bay, il aura l'occasion de prouver lors du Super Bowl, face à Kansas City et Patrick Mahomes dimanche soir, qu'il est capable de gagner sans le tacticien Bill Belichick.

Son mental, Tom Brady l'a forgé dans l'adversité. « A l'université de Michigan, ils cherchaient à le remplacer », se souvient Marc-Angelo Soumah, consultant sur BeIN Sports, qui diffuse le Super Bowl dimanche. Déjà, à l'époque, «il n’est pas le quarterback prototype. Il n'est pas rapide, pas athlétique, n'a pas le plus gros bras. Il est moyen dans à peu près tout ». Chez les Wolverines, Brady est en concurrence avec Drew Henson , que le staff considère comme un « athlète extraordinaire ». Les deux QB alternent les quarts-temps. « Si je n'étais pas bon à l'entraînement le mardi ou le mercredi, je n'étais pas sûr d'être titulaire », raconte l'intéressé dans le documentaire de la NFL The Brady 6. Mais «quand les matchs tournent mal, ils le font rentrer et ils gagnent», continue le consultant. Avec ses remontées fantastiques, Brady trouve un surnom : le «comeback kid ».

198 joueurs et six quarterbacks choisis avant lui

Malgré de bonnes stats universitaires, Tom Brady connaît une draft cauchemardesque au printemps 2000. Celui qui a grandi dans la banlieue de San Francisco rêve de rejoindre les 49ers de son idole Joe Montana. Mais au troisième tour, les Niners choisissent le quarterback Giovanni Carmazzi en 65e position. Pour Brady, les équipes défilent et les opportunités passent. La faute à des doutes sur un joueur pas toujours titulaire à l'université. Et à des tests physiques catastrophiques au combine, le camp d'entraînement qui précède la Draft.

A 95 kilos pour 1m94, «il n'était jamais rentré dans une salle de muscu», tacle Marc-Angelo Soumah. 5,28 secondes au sprint sur 40 mètres (l'avant-dernier temps des quarterbacks), des appuis d’éléphant, aucune détente... Le verdict des recruteurs est implacable: «Trop lent, manque de mobilité, pas assez musclé, tombe facilement, bras pas assez fort, ne lance pas une spirale parfaite.» Reste une photo de ce naufrage: Tom Brady à 23 ans, torse-nu, qui ressemble plus à un fratboy qui a passé trop de temps à jouer à beer pong qu'à un athlète professionnel.

Tom Brady à 23 ans au NFL combine.
Tom Brady à 23 ans au NFL combine. - NFL

Au final, six quarterbacks sont choisis avant lui. Il doit attendre l'avant dernier tour pour recevoir un coup de fil des New England Patriots, qui le draftent en 199e position. Sur 254. Pour Tom Brady, qui commençait à s'imaginer en agent d'assurance, c'est le soulagement. Mais l'épisode le marque. Quand il en reparle en 2011, il a des larmes dans les yeux. Ce sentiment que « personne ne veut de vous» va alimenter sa rage. Pour prouver à tous ceux qui ont douté de lui qu'ils ont eu tort.

Six titres en neuf Super Bowls avec les Patriots

Brady arrive donc chez les Patriots par la petite porte. Quand il croise le propriétaire, il se présente. «Je sais qui vous êtes, vous êtes notre choix du 6e tour de la draft», répond Robert Kraft. Qui se souvient: « Il m'a regardé droit dans les yeux et m'a dit ''Je suis le meilleur choix que l'organisation ait jamais fait''.»

Sans surprise, le jeune quarterback cire le banc lors de sa première saison. Drew Bledsoe est le titulaire indiscutable, et Brady n'est que le 4e choix à ce poste. Mais Belichick le conserve « au cas où il continue de faire des progrès ». L'année suivante, la porte semble plus que jamais fermée : Bledsoe signe un nouveau contrat de 100 millions de dollars. Mais se blesse en début de saison. Brady prend sa place. Il ne la quittera plus.

Dès cette saison, il mène les Pats jusqu'au Super Bowl. Les Rams de Kurt Warner sont archi-favoris, avec un spread de +14 (points) chez les bookmakers. 17-17, quatrième quart-temps. Brady a la balle avec 1m21 secondes au chrono et aucun time-out restant. «Ils devraient jouer pour aller en prolongations. Il ne faut surtout pas faire un truc bête maintenant » , lâche le commentateur de Fox. Brady et Belichick décident de ne pas l'écouter. Dans un dernier drive plein de sang-froid, le jeune quarterback met son kicker sur orbite. 20-17, Brady remporte son premier Super Bowl. Et le gros parieur Charles Barkley gagne 800.000 dollars à Las Vegas.

«Un des mythes, c’est qu’il était mortel dès qu’il est arrivé. Mais ce n'était pas le cas. Il fait 200 yards sur le premier Super Bowl, mais pas d'erreur», analyse Marc-Angelo Soumah. « Il ne fait pas perdre son équipe, et dans les moments importants, il prend la bonne décision. C'est après qu’il se développe en monstre.» Comme deux ans plus tard, avec un dernier drive d'extraterrestre qui permet encore une fois à New England de remporter le titre sur un ultime kick contre Carolina (32-29).

Selon Brady, «ce qui sépare les bons des grands, c'est la capacité d'exécuter sous pression, dans le plus grand stade, dans le match le plus important.» «Terrific Tom» est encore clutch en 2003, pour son troisième Super Bowl, une nouvelle fois remporté de 3 points face à Philadelphie. Un troisième titre en quatre ans. Invincible, Tommy? Pas complètement. Avec une équipe remaniée, il perd deux Super Bowls d'affilée en 2008 et 2012 contre les New York Giants et sa Némésis Eli Manning, notamment avec l'improbable «helmet catch» de David Tyree, qui attrape le ballon contre son casque.

Comme Michael Jordan, Tom Brady remporte trois nouveaux titres entre 2015 et 2019, bien aidé par Rob Gronkowski, pour un total de six victoires en neuf Super Bowls. Matt Ryan et Atlanta font encore des cauchemars de la plus grande remontée jamais réalisée en finale. Les Patriots sont menés 28-3 dans le troisième quart temps, et le « Comeback kid » sonne la charge. Les Patriots égalisent dans les derniers instants avec une conversion à deux points. Et dans l'extra-time, Brady se montre encore chirurgical, avec des nerfs en acier trempés.

Un dernier challenge à Tampa

La nouvelle tombe le 20 mars 2020. En fin de contrat avec New England, Tom Brady signe un contrat de deux ans avec les Buccaneers de Tampa Bay pour 50 millions de dollars. Encore une fois, il a «pris la bonne décision, il a pris le temps de l'étudier», estime Marc-Angelo Soumah. En Floride, il a l'embarras du choix chez les receveurs. Entre Evans et Godwin (20 touchdowns à eux deux), Tom Brady a convaincu son ancien compère Rob Gronkowski de sortir de sa retraite.

Après une saison régulière correcte (11 victoires, 5 défaites), pour 40 touchdowns, 12 interceptions et près de 300 yards de moyenne par match, Tom Brady monte en puissance. En playoffs, Tampa Bay écarte les Saints et les Packers.

A 43 ans, Tom Brady semble pour l'instant échapper au déclin, à coup de yoga, de méditation transcendantale et de régime anti-inflammatoire : 80 % de légumes et grains complets, 20 % de viande maigre et poissons, des aliments alcalins – avec un pH élevé censé éviter les inflammations. C'est forcément plus facile avec un chef personnel à la maison. Mais pseudoscience mise à part (l'alimentation n'influence pas vraiment le pH du sang, selon les experts), le mari de Gisele Bündchen défie l'entropie, avec une seule blessure critique en 2008. Soumah approuve: «Il prend un soin impeccable de son corps, de sa flexibilité, de sa musculature». Le consultant est catégorique:

«Il est meilleur maintenant. Il est plus mobile, plus agile que quand il était à l’université. Il bouge mieux qu’à 20 ans. C’est assez incroyable. Quand il sort de sa poche, il est super lent, mais à l’intérieur, tu ne peux pas l’attraper. Il a tellement travaillé la rapidité de ses pieds. Il a beau prendre de l’âge, son jeu s’est bonifié. Il s’appuie sur la lecture, l'intelligence et la prise de décision.»

Dans cette finale, Tampa Bay est légèrement favori chez les parieurs. Selon eux, la défense de Tampa risque logiquement d'être mise à mal par la fougue de Patrick Mahomes. Le jeune quarterback est plus rapide, plus puissant et plus explosif que Tom Brady. De quoi motiver ce dernier comme jamais.