« On se heurte à la génération hawk-eye »... Les juges de ligne poussés hors des courts sur les grands tournois

TENNIS L'Open d'Australie se jouera sans juges de ligne et les Masters 1000 devraient suivre

William Pereira

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Novak Djokovic avait été éliminé de l'US Open 2020 après avoir atteint une juge de ligne au cou
Novak Djokovic avait été éliminé de l'US Open 2020 après avoir atteint une juge de ligne au cou — Copyright 2020 The Associated Pr
  • Le hawk-eye live remplacera les juges de ligne pendant l'Open d'Australie.
  • Ce n'est pas la première fois que l'arbitrage vidéo remplace l'homme sur un tournoi majeur.
  • Les Masters 1000 devraient être les prochains à suivre le mouvement.

Une mauvaise montée au filet, un premier set perdu et un malheureux geste d’humeur. L’élimination de Novak Djokovic à l’US Open contre Pablo Carrenõ Busta l’été dernier est ce qu’on appelle un drame en trois acte qui aurait pu être évité si le numéro 1 mondial avait fait la paix avec ses nerfs. Ou, avec un peu de mauvaise foi, si cette pauvre juge de ligne n’avait pas été là. On vous laisse deviner la posture adoptée par Nole au détour d’une conférence de presse d’après 3e tour à Roland-Garros : « Je risquerais moins de faire ce que j’ai fait à New York s’il n’y avait pas de juge de ligne. »

Oui, Novak. Tout à fait, Novak. Le problème, c’était elle. Et puis d’abord, que font encore ces bonhommes en fond de court quand la science a tellement à nous offrir ? « La technologie est tellement avancée à l’heure actuelle que je ne vois pas pourquoi on devrait se reposer sur des juges de ligne sur le court. Je ne vois pas pourquoi les tournois, dans le monde entier, n’utiliseraient pas la technique que nous avons au tournoi de Cincinnati et de New York. »

La bonne excuse de la pandémie

Pour rappel, les tournois cités par Djokovic avaient marqué courant 2020 l’avènement de l’arbitrage vidéo au détriment des juges de lignes qui disparaissaient officiellement pour des raisons sanitaires, pandémie oblige. Le même dispositif a été reconduit au Masters de Londres et le sera sur l’intégralité des courts de l’Open d’Australie – pays débordé par le coronavirus avec 20 nouveaux cas au 12 janvier. Dernière rumeur qui plaira au meilleur joueur du monde : selon Tennis Majors, tous les Masters 1000 hors terre battue – Bercy compris – sacrifieront les juges de ligne au profit de la technologie hawk-eye live, connue pour ses décisions quasi infaillibles et le charme de ses « out » robotiques.

Switzerland's Roger Federer, right, questions a line judge during his quarterfinal against Tennys Sandgren of the U.S. at the Australian Open tennis championship in Melbourne, Australia, Tuesday, Jan. 28, 2020. (AP Photo/Andy Brownbill)/XMEL264/20028213711416//2001280701
Switzerland's Roger Federer, right, questions a line judge during his quarterfinal against Tennys Sandgren of the U.S. at the Australian Open tennis championship in Melbourne, Australia, Tuesday, Jan. 28, 2020. (AP Photo/Andy Brownbill)/XMEL264/20028213711416//2001280701 - Andy Brownbill/AP/SIPA

Une décision qui semble satisfaire la jeune génération, solidement installée dans le sillage de Nole. Non contents d’en profiter sur dur, Dominic Thiem et Stefanos Tsitsipas réclament carrément l’arrivée de ces systèmes sur terre battue dès l’année prochaine, après un essai concluant de la technologie FoxTenn à Rio.

« Cela a très bien marché, se réjouissait l’Autrichien au début de l’automne, à deux doigts du placement de produit. J’ai joué trois matchs dont un à Rio avec le FoxTenn et il n’y a eu aucun problème. J’espère que, l’année prochaine, nous l’utiliserons dans chaque tournoi sur terre. »

« On se heurte à une nouvelle génération de joueurs qui n’ont fait que jouer avec du hawk-eye, regrette Remy Azemar, plusieurs Roland-Garros à son actif d’abord comme juge de ligne puis comme juge-arbitre. Ils poussent parce qu’ils considèrent que le robot prendra une position ferme et qu’on évacue la subjectivité humaine. »

Les tournois majeurs, la carotte des arbitres amateurs

Un argument recevable sur surfaces rapides, où l’œil humain a de plus en plus de mal à suivre les parpaings balancés par Thiem, moins sur ocre, estime la FFT, organisatrice du tournoi de Roland-Garros, laquelle estime que « les traces laissées par la balle sur terre battue sont censées permettre aux arbitres de valider ou d’invalider d’eux-mêmes les annonces des juges de ligne. »

Il ne s’agit ici pas (que) de gueuler par posture anti-moderniste ou morale. La fédé a noué un lien fort avec ses arbitres au fil des années et craint des répercussions négatives sur un système basé à la fois sur les compétences et l’humain (Azemar parle de « culture de l’arbitrage ») si demain tous les tournois du monde laissaient tomber les juges de ligne. L’ancien arbitre Bruno Rebeuh explique :

« Ne sont pris à RG que les arbitres qui ont eu une activité au sein de leur ligue. Toute l’année ce sont des gens qui sont bénévoles, qui se lèvent le dimanche matin à 7h et demie, qui traversent tout leur département pour aller arbitrer un championnat de 2e série, un 0 contre un -2 dans le froid. Des gens qui y sont allés avec leur propre bagnole, qui ont dépensé de l’essence. Leur femme ou leur mari les engueulent en disant qu’ils ont passé la journée à arbitrer des joueurs amateurs. Et c’est vrai que ces types sont passionnés de l’arbitrage et leur carotte c’est Roland-Garros. Ils disent à tout le monde "j’adore l’arbitrage mais ce qui me fait kiffer c’est surtout d’être sélectionné à Roland et de pouvoir côtoyer les plus grands joueurs du monde, d’être sur le Central et peut-être un jour faire des chaises, arbitrer des matchs de junior, des doubles et qui sait un match sur le Central. Toutes ces personnes font ça. Si demain on leur enlève cette carotte, quid de l’arbitrage amateur de club ? »

Un équilibre rompu

Les ATP 250, les challengers et les tournois inférieurs auront toujours besoin de juges de ligne, mais on peut facilement deviner que la perspective d’arbitrer sur ces tournois est moins émoustillante que celle d’aller sur un Grand Chelem, quand bien même il s’agirait du seul dont on connaît le vainqueur à l’avance. « Je vois pas les mecs aller arbitrer toute l’année et se mettre devant la télé pour voir des matchs sans arbitre à Roland. Je pense qu’il faut faire très attention à ça », prévient Rebeuh, en rogne contre la vision court-termiste des pros-vidéo.

« La partie humaine est importante, les gens sont sensibles à ça. Tsitsipas il s’en fout du match des interclubs qui va avoir lieu demain entre Versailles et Bougival. Il s’en souvient plus mais peut-être que quand il était jeune il aurait préféré avoir des matchs avec des arbitres, plutôt que sans. » Garbiñe Muguruza, double-lauréate en Grand Chelem à Roland et Wimbledon, n’a pas besoin de replonger en enfance pour préférer la chaleur humaine aux ambiances impersonnelles.

« Si on n’a plus que des machines sur le court, on va être encore plus seul, il est préférable d’avoir quelqu’un qui dit "in’" ou ‘"out" ».

Le pire dans cette affaire ? Le camp qu’on qualifiera de conservateur n’est pas fondamentalement contre le progrès technologique. Mais il déplore la rupture d’un équilibre entre deux mondes qui avaient jusqu’ici réussi à cohabiter en fond de court. « On n’est pas contre la machine, on sait très bien que sur les surfaces rapides c’est nécessaire, nuance Azemar, brandissant le Masters 1000 de Bercy en étendard de bonne foi. Etre arrivé à l’équilibre entre le juge de ligne et la machine c’était déjà magnifique et c’est une posture qu’on entend maintenir. On n’oublie pas que ces nouveaux outils peuvent apporter des données de data très utiles à notre sport. Mais sur la partie arbitrage, il y aura toujours débat. » Vu la tournure des événements, on parlera plutôt de passage en force.