Mort de Raymond Poulidor : Pique-nique, belote, et selfies, on vous raconte la popularité de « Poupou » sur le Tour

CYCLISME Bien qu’il n’ait jamais remporté le Tour de France, Raymond Poulidor est resté une icône fêtée par les Français qu’il adorait rencontrer dans tous les décors possibles

J.L, N.C, M.D, F.L, C.C

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Raymond Poulidor pose avec des fans sur le Tour de France 2014.
Raymond Poulidor pose avec des fans sur le Tour de France 2014. — FOURCADE FERNAND/SIPA

La dernière fois qu’on l’a vu, il était fidèle à lui-même. Assis derrière sa table, son bouquin et des photos de lui dans les mains, Raymond Poulidor attendait le quidam, sourire aux lèvres. C’était à Bruxelles en juillet dernier à l’occasion du grand départ du Tour de France. Comme chaque année, « Poupou » avait son stand à chaque village-départ, et comme chaque année, il n’en finissait plus de prendre la pose pour d’innombrables selfies avec le grand-père, la maman et le petit-fils. Figure incontournable d’une grande boucle qu’il n’a pourtant jamais gagné, l’ancien champion était l’un des héros les plus populaires du feuilleton annuel de l’été français.

« Tant que les gens me reconnaissent, je suis heureux d’être là »

Ces moments qu’il adorait, font partie des dernières images qu’on retiendra de Poulidor bon vivant. Quelques semaines après ce grand départ, l’ex-cycliste de 83 ans était victime d’un malaise. Après un mois d’hospitalisation, la légende s’est éteinte ce mercredi, à 83 ans. Sophie Moressée-Pichot, responsable du sponsoring chez LCL, qui avait fait de Poulidor son ambassadeur sur la course depuis 20 ans, a du mal à parler au passé de ces innombrables pique-niques où il fallait s’assurer que chacun reparte avec son selfie. 19 étés dans la roue de «Poupou» en souvenir.

Il m’a toujours dit " Tant que je suis en forme et que les gens me reconnaissent, je suis heureux d’être là ". Ça a toujours été le cas, jusqu’au dernier Tour, où ça a été un peu plus compliqué pour lui. On prenait soin de lui quand il était fatigué, mais il avait toujours un regain d’énergie dès que les gens venaient le solliciter pour un autographe ou une photo. Ça, ça ne s’est jamais estompé. Il en était étonné parfois, mais c’était sûrement une coquetterie de sa part. Il donnait beaucoup, et il recevait beaucoup. C’était une vraie proximité » .

Tous les mois de juillet, inlassablement, il revenait sur la course qui a transformé sa vie. Et chaque président de la République exigeait son tête-à-tête avec le patron des serrages de main, Macron le dernier. « Il avait une extraordinaire popularité. Il aimait cette rencontre avec le public. C’était quelque chose qui lui plaisait beaucoup parce qu’il en avait besoin, se souvient Daniel Mangeas, ancien speaker du Tour de France et ami proche. Il me disait souvent : " Je sais d’où je viens". Il était issu d’un milieu très modeste. Ses parents étaient métayers et travaillaient pour un propriétaire agricole. Les gens l’ont accompagné tout au long de sa vie avec une popularité peut-être due à son nom, à sa façon de courir ou à son physique ».

« Il m’a dit "je peux te tutoyer ?", j’ai dit "oui Raymond" »

L’ancien coureur ne refusait jamais une sollicitation d’un maire ou d’un magasin Leclerc, surtout si on lui avait promis une belote au passage. Toujours présent, toujours guilleret. Alain Bernaudat, maire d’Aibre, n’a pas oublié le passage de l’idole dans son petit village l’été dernier. « On est un village de 495 habitants, et là on était à peu près 1.200. Il y avait des saucisses, des merguez, un accordéoniste, tout ça dans une bonne ambiance. On a eu droit à un reportage de 12 minutes sur France 3 donc pour un petit village comme le nôtre, c’est vraiment beaucoup ».

L’échange est naturel, c’est un ami qui vient boire un verre de Suze à la maison : « Il m’a dit "je peux te tutoyer ?", j’ai dit "oui Raymond". Il allait au contact avec les gens, c’est le "Poupou" qu’on a connu. C’est vraiment l’homme du terrain, l’homme de la population ». Un homme conscient que sa réputation de grand loser devant l’éternel a changé sa vie pour le meilleur. Considéré comme un égal par les plus grands de ce sport, il les devançait tous à l’applaudimètre.

Un sondage récent du Parisien (2015), le plaçait encore comme le cycliste tricolore ayant le plus marqué l’histoire du Tour, devant les géants Hinaut et Anquetil. « Tout le monde trouvait injuste que Poulidor n’ait jamais gagné le Tour ni même jamais porté le Maillot jaune, estime Mangeas. Mais lui, il s'en accommodait ».

Il disait toujours " Je suis heureux de la vie que j’ai eue. Ce sont les gens qui sont tristes pour moi. Mais moi, je suis vraiment quelqu’un d’heureux ". Au-delà du champion, c’est le personnage qui était attachant et qui aimait les gens. Je crois qu’il aurait été très triste s’il n’avait pas eu cette popularité. Il adorait que quelqu’un vienne lui parler de ses courses quand il venait faire des dédicaces ».

Des livres vendus par milliers

Il fallait en effet le voir signer des autographes sur les critériums pour comprendre le phénomène Poulidor. A Castillon la Bataille, en Gironde, mais c’était valable dans tous les coins de Navarre, il était le parrain que tout le monde s’arrachait, bien plus que Froome, Contador, ou Bardet. Dans les hypermarchés de province, il vendait ses livres comme du bon pain. Le dernier ? Une BD sobrement intitulée Raymond, avec Jean-François Legrand au scénario. Le bonhomme est très ému, au point qu’on se sent obligé d’écourter la conversation.

C’est Christophe [le dessinateur] et moi qui lui avons proposé de faire cette BD, et ça a super bien marché. On était en train d’en faire une nouvelle avec lui pour l’année prochaine. Mais je ne sais pas si on va continuer… Ce qui ressort de lui, c’est de la gentillesse. Sa popularité, l’échange qu’il avait avec les gens, c’était lui… C’était le grand bonhomme dont tout le monde parle ».

Un peu par hasard, puisque le tracé se décide des mois à l’avance, Christian Prudhomme avait décidé qu’une étape du prochain Tour de France passerait par Saint-Léonard-de-Noblat, le village natal de Poulidor. Le champion préféré de la France des fermes et des clochers ne sera plus là pour voir ça. « On avait espoir qu’il aille jusqu’aux JO pour voir gagner son petit-fils Mathieu Van Der Poel, témoigne, émue, Sophie Moressée-Pichot. On s’était promis ça le dernier soir du Tour de France. On lui avait dit : "Raymond, il faut te préserver" ». Le Tour 2020 n’est pas encore parti qu’il est déjà orphelin.