XV de France: De tauliers à non-convoqués... Bastareaud et Parra sacrifiés sur l'autel du virage tactique?

RUGBY Morgan Parra et Mathieu Bastareaud n'ont pas été retenus (ni prévenus) par Jacques Brunel

William Pereira

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Bastareaud et Parra ne seront pas du voyage au Japon
Bastareaud et Parra ne seront pas du voyage au Japon — Sipa (montage WP)
  • Jacques Brunel a donné mardi sa liste élargie pour le Mondial 2019 au Japon.
  • Bastareaud et Parra en sont les grand absents.

Sur l’estrade de l’auditorium du premier étage du siège de la Société Générale à La Défense, Bernard Laporte enchaîne les remerciements et autres formalités à destination du partenaire officiel du XV de France avant de s’effacer au profit de Jacques Brunel. Il y a trois mondes d’écart entre l’aplomb du boss de la FFR et l’embarras du sélectionneur. Ce dernier semble si peu sûr de sa liste de convoqués pour la Coupe du monde au Japon qu’il se laisse aller à un préambule, comme pour se justifier des choix effectués avec son staff.

« On s’est aperçu que globalement, on avait du retard sur les autres nations, le déplacement, la capacité à reproduire des charges. Les joueurs qu’on a pris ont été choisis sur cette base-là ». Ceux qui ne l’ont pas été également. On pense particulièrement à Mathieu Bastareaud, dont l’absence a largement ému l’assistance qui n’a pas tari de questions à son égard. Celle de Morgan Parra a un peu moins fait parler, mais mérite aussi qu’on s’y attarde, ne serait-ce que parce qu’il pèse à lui seul 74 caps en bleu.

Parra écarté à cause de sa cheville (enfin officiellement)

Commençons par le Clermontois et gardons le plat de résistance pour la suite. Brunel justifie l’absence du demi de mêlée par une blessure à la cheville contractée pendant la finale du Challenge Européen. C’est-à-dire il y a un mois et une semaine. Sachant qu’à l’époque, le staff médical de l’ASM estimait sa convalescence à huit semaines grand maximum, il ne lui manquait pourtant que peu de temps pour se remettre sur pattes avant d’entamer la prépa pour le Mondial. Etrange, d’autant qu’en parallèle Iturria et Demba Bamba figurent sur la liste en dépit de blessures en apparence plus contraignantes. « La blessure de Parra, on l’a prise en compte sur un poste où il y a beaucoup de talent. Sur les demis de mêlée on aurait pu parler de Bézy. Et Morgan, s’il avait été opérationnel, il aurait été dans les choix », se justifie Brunel.

Quand on sait que sa dernière sélection contre l’Angleterre s’était conclue par un non-match et une gueulante en zone mixte qui lui avait valu une mise au ban (jamais avouée), on est en droit d’émettre des doutes. L’ancien international Imanol Harinordoquy abonde : « Je ne suis pas à l’intérieur mais on peut supposer que ce qu’il s’est passé après l’Angleterre a dû jouer dans son absence. » Regrettable. « Parra, rugbystiquement c’est un leadership, un match incroyable contre le Pays de Galles pendant le tournoi du 6 nations, une vitesse d’exécution… On avait vu la patte Parra sur ce match-là, un peu moins contre l’Angleterre, mais il va manquer de par son expérience aussi. » Sans oublier ses talents de buteurs, même si le coup de pied de Machenaud doit suffire à combler le vide laissé par le Clermontois.

Sans Bastareaud, le groupe va-t-il bien vivre ?

Si l’absence du numéro 9 est sujette à interprétation, celle de Mathieu Bastareaud au centre est au contraire très claire : « On le sacrifie sur l’autel du jeu rapide, regrette Thomas Lombard, consultant pour Canal +. Mais sur le leadership, je pense que Mathieu n’a pas d’équivalent. Il avait amené une énergie à l’arrière, une combativité dont on avait besoin. Moi je me pose une question. Sur une Coupe du monde, est-ce que c’est plus important d’avoir des leaders ou un projet de jeu, alors que le XV de France traverse une grosse tempête ? »

Sur la forme, il y a aussi de quoi rester perplexe. De son aveu, Jacques Brunel n’a pas pris la peine de prendre son téléphone pour prévenir celui qui était, il n’y a encore pas si longtemps, son vice-capitaine. Une question d’équité. « Je n’ai prévenu aucun joueur car ça aurait été privilégié l’un par rapport à l’autre. » Mais en vertu des qualités humaines du bonhomme et sa capacité à bonifier la vie de groupe, on aurait pu imaginer une approche du staff des Bleus pour proposer une solution intermédiaire. Lombard : « Ils l’ont pas appelé pour lui proposer de le maintenir dans le groupe sans lui assurer une place de titulaire alors que ça aurait pu se faire. Il aurait pu accepter ou refuser de son côté, mais ça se tentait. »

Bien que les bruits de couloir sur son éviction du groupe à la veille de l’annonce de la liste de 31 l’aient sans doute mis au parfum, c’est devant sa télé que le rugbyman tricolore le plus connu du grand public a appris qu’il resterait à quai. « On met au garage une de nos locomotives en termes de notoriété », s’en émeut le consultant. Harinordoquy n’est pas loin de crier à l’ingratitude : « Bastareaud, il a tenu la baraque quand ça allait mal pendant le tournoi, gratté des ballons, donné de la confiance à ses coéquipiers. Il a tout fait. »

Il faut voir dans l’éviction du nouveau centre new-yorkais l’expression d’un pragmatisme tactique où l’humain tient une place toute relative, à l’opposé du discours du sélectionneur qui n’a pourtant eu de cesse de rappeler l’importance de la sacro-sainte vie de groupe dont Bastareaud était le fier étendard. « Une Coupe du monde c’est trois mois en vase clos. Il y a un équilibre à préserver entre la qualité des joueurs sur et en dehors du terrain », prévient le consultant de Canal+.

Le staff du XV de France a fait le choix de faire pencher la balance côté jeu, pour « rattraper son retard sur les autres nations » en termes de fraîcheur et de vitesse. En cela, la convocation d’un Sofiane Guitoune au même poste que Basta est tout sauf ubuesque. Enfin, si on part du principe que cette révolution tactique a lieu d’être à trois mois d’un Mondial. Lombard : « Je suis dubitatif vis-à-vis de ça. On parlait déjà de rattraper notre retard avant la Coupe du monde il y a quatre ans… »