Pétanque: Alcool, cannabis et débordements… La France prépare sa révolution et veut améliorer l’image de ce sport

REPORTAGE Le monde de la pétanque pro et semi-pro souhaite redorer le blason d’un sport trop souvent associé à la consommation d’alcool

Aymeric Le Gall

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Territoire de Belfort: Il se pointe nu devant des gens et leur lance des boules de pétanque (Illustration)
Territoire de Belfort: Il se pointe nu devant des gens et leur lance des boules de pétanque (Illustration) — dany003 / Pixabay
  • Depuis janvier, la Fédération française de pétanque et de jeu provençal a décidé d’élargir ses contrôles d’alcoolémie aux tournois départementaux.
  • Les personnes contrôlées avec un taux d’alcool supérieur ou égal à 0,5 mg par litre de sang seront exclues des tournois.
  • Cette mesure répond à une volonté globale d’améliorer l’image de ce sport trop souvent associé à la bouteille.

Pour les profanes de la pétanque que nous sommes au service des sports de 20 Minutes, une chose nous frappe d’emblée en débarquant en ce dimanche d’avril dans un petit coin tranquille du grand parc omnisports Suzanne Lenglen, dans le 15e arrondissement de Paris, où se dispute la finale du championnat départemental de pétanque : personne ne boit d’alcool. Enfin si, il y a bien une ou deux personnes, parmi la petite centaine de spectateurs, qui terminent leur mousse, accoudées aux barrières, mais rien de bien extraordinaire. Et chez les joueurs qui s’affrontent dans un silence de cathédrale, on n’en parle même pas, c’est ceinture totale.

On ne s’attendait pas non plus à se retrouver au beau milieu d’une beuverie folklorique dans un village breton un soir de pleine lune, mais tout de même. Bah oui, comme une immense majorité de personnes, impossible pour nous, à l’évocation du mot « pétanque », de ne pas y associer instinctivement la notion de houblon ou d’anis. C’est d’ailleurs pour ça qu’on est là : pour évoquer avec les adeptes des boules la récente décision de la fédération française de pétanque et de jeu provençal (FFPJP) de généraliser à toutes les compétitions qu’elle encadre la mise en place de contrôles d’alcoolémie inopinés.

Boire ou pointer, il faut choisir

« Ces contrôles existaient déjà sur les championnats de France et sur les compétitions fédérales de niveau national, mais pas en dessous. Jusqu’ici, c’est l’habilitation des gens pour réaliser ce type de contrôles qui posaient problème puisque seuls les médecins fédéraux et les délégués de la fédération pouvaient le faire, éclaire Clément Meneghin, le chargé de communication à la FFPJP. Or, comme ils sont peu nombreux à la fédération et qu’il n’y avait qu’un seul médecin par département, il fallait sa présence à chaque fois, forcément ça limitait la possibilité de multiplier les contrôles. Désormais, chaque comité départemental peut désigner au sein de ses élus des gens habilités à faire des contrôles. »

Sur le papier, donc, tout le monde va être logé à la même taverne et sus aux verres de trop. En théorie, un joueur pris en infraction par la patrouille avec un taux d’alcool supérieur ou égal à 0,5 mg par litre d’air expiré ne sera pas autorisé à reprendre sa partie ou son tournoi. Libre ensuite aux instances de décider du sort qu’elles réserveront à l’homme (ou la femme) qui murmurait un peu trop à l’oreille du goulot. Mais de la théorie à la pratique, il y a un gouffre.

« Je ne pense que du bien de cette décision. Maintenant, est-ce qu’on va vraiment appliquer ce règlement à tout le monde ?, s’interroge le champion du monde de pétanque 2006 Sylvain Dubreuil, venu assister à la finale en tant que spectateur. Moi j’attends de voir, je ne suis pas persuadé. Est-ce qu’on va prendre de vraies mesures en cas de refus de se soumettre à un test ? Je suis curieux de voir ça. Parce que la limite autorisée, c’est comme au volant, du coup quand les gens vont boire leur petit coup à midi et qu’ils se feront contrôler… Ça va être compliqué. »

Un consensus autour des contrôles généralisés

Sur les personnes qu’on a sondées dans le cadre de ce reportage, pas une seule ne s’est élevée contre la décision de la fédération. Visiblement, la pilule passe très bien. Et pour cause, le problème d’alcoolémie à la pétanque, au-delà de l’imaginaire qui entoure ce sport dans l’esprit du grand public, est bien réel. Pour Cédric Boussuge, membre de l’UB15 (l’Union Bouliste du 15e) et finaliste ce jour-là en doublette, c’est « une bonne mesure parce que ce genre de problème lié à l’alcool gangrène ce sport. Bon… Gangrener c’est peut-être un grand mot mais disons que ça existe et qu’on le sait tous. Or, on ne veut plus entendre parler de ça. »

A entendre nos spécialistes, il n’est pas rare que des problèmes liés à l’alcool émaillent çà et là les quelque 38.000 tournois annuels qu’organisent les comités départementaux dans l’hexagone. Jacques est arbitre officiel depuis 1994, il sait de quoi il parle : « Il y a beaucoup d’événements malheureux liés à ça, oui. Et j’y ai déjà été confronté, notamment une fois comme spectateur. Ça avait commencé par une parole, un regard, et puis c’est parti en vrille et on a été obligé d’appeler les forces de l’ordre pour mettre un terme à ça. Sur les tournois, les gens sont bénévoles et ne peuvent pas prendre le risque d’intervenir frontalement auprès de ces énergumènes.

L’autre problème, c’est que parfois les joueurs amènent leurs propres boissons dans leurs coffres de voiture. On n’est pas habilité à agir là-dessus, or c’est un problème récurrent. » « C’est vrai que ça arrive, concède Jacques Boussuge, le papa du finaliste du jour et président de l’UB15. Malheureusement on ne peut pas gérer le cas de celui qui a sa glacière dans la voiture et s’enfile des vodkas. »

La boisson n’est d’ailleurs pas la seule substance qui pose problème, « il y a aussi le chichon » nous glisse Jacques Boussuge. « Le cannabis peut avoir un effet euphorisant, il y a des joueurs qui ont besoin de ça pour gérer le stress comme d’autres ont besoin d’alcool. Ça peut changer la performance des joueurs donc il y a un impact sur les parties, ça c’est sûr. » Notre ancien champion du monde acquiesce : « Oui c’est une méthode utilisée par certains pour s’enlever un peu la pression. Quand on perd contre des gens qui utilisent soit la fumette soit l’alcool, c’est un peu embêtant, on a la sensation d’être lésé. » Les tests salivaires pour détecter les consommateurs de cannabis ne sont en revanche pas inclus dans les nouvelles mesures pour le moment.

Une étiquette très difficile à décoller

Plus globalement, outre une volonté de mettre le holà sur certains comportements très limites lors des tournois de pétanque, la FFPJP voit aussi dans sa décision le moyen de redorer un peu l’image d’un sport trop souvent caricaturé et ramené en permanence à son rôle de prétexte pour prendre l’apéro. Le porte-parole de la fédé détaille.

« On ne nie pas que la question de l’image est importante pour nous. Ça a commencé depuis des années avec l’homogénéisation des tenues (interdiction des jeans et obligation de porter une tenue réglementaire). Les problèmes à l’alcool peuvent être nuisibles à notre image donc ça fait partie de ce processus. On a cette image de pétanque loisir, de pétanque apéro, on le sait, c’est pas nouveau mais c’est vraiment pénible. D’autant qu’on fait beaucoup d’actions à la fédé pour montrer la pétanque sous un autre jour et on nous ramène toujours à ça. Je me mets à la place de nos joueurs de haut niveau quand parfois les journalistes leur parlent d’apéro, c’est blessant. Idem pour les gens à la Fédé : s’entendre dire qu’ils gèrent 300.000 personnes qui boivent de l’alcool, non. Ça reste un problème à la marge. »

Alors que la discussion bat son plein, une scène aiguise soudainement notre curiosité : à quelques mètres de là, tandis que la finale départementale touche à sa fin, une bande de potes s’adonne au même passe-temps, à ceci près qu’un énorme pack de 32 bières et quelques bouteilles de pinard accompagnent ces boulistes amateur. Deux salles, deux ambiances. Ce qui pousse nos interlocuteurs à bien différencier les deux pratiques et recentrer le débat : « La pétanque a deux images : d’un côté le sportif, avec les compétitions, et de l’autre le côté loisir. Qui n’a pas dans sa vie fait une partie de pétanque en prenant un petit apéro ? Mais c’est quand on commence à confondre les deux que ça ne fait pas bon ménage », rappelle Jacques Boussuge.

Pétanque et alcool, uni pour la vie ?

Il faut dire que cette étiquette « pétanque = apéro » n’est pas arrivée là par hasard. Une marque de boisson alcoolisée à l’anis est historiquement liée à la pratique et l’a accompagnée et développée au fil des années. « Sur le tournoi de la Marseillaise, c’est quoi les prix qu’on donne aux joueurs qui ont passé un certain stade ? Une bouteille de Ricard ! », se marre l’arbitre officiel.

« On ne peut pas non plus leur cracher dessus parce qu’ils ont beaucoup aidé la pétanque, ils ont notamment amené du sponsoring, admet le président du club parisien. J’ai fait des internationaux ici à une époque et Ricard était mon partenaire, ils amenaient un podium, la sono, etc. On était bien contents. Mais d’un autre côté, en s’associant historiquement à ce sport, la marque a aussi pu véhiculer une image négative pour la pétanque. C’était le petit bouliste bedonnant, avec le mégot au coin des lèvres et le petit jaune à la main. Il faut que ça change. »