Mondiaux de hand: «Bâtir une équipe capable de battre le Japon aux JO-2020»... Les équipes de Corée unifiée veulent percer

INTERVIEW L'équipe de france de handball affronte lundi la Corée unifiée lors des Mondiaux de handball...

William Pereira

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La Corée unifiée a affronté l'Allemagne en ouverture du tournoi
La Corée unifiée a affronté l'Allemagne en ouverture du tournoi — Tobias SCHWARZ / AFP
  • L'équipe de France de handball affronte lundi la Corée unifiée au Mondial de handball.
  • Un an après les JO de Pyeongchang, les deux Corées ont largement donné suite à leur diplomatie sportive. 
  • Leur objectif est d'être compétitifs ensemble à l'horizon des JO-2020.

C’était le 9 février 2018. Les deux Corées défilaient sous bannière unifiée en ouverture des Jeux olympiques de Pyeongchang devant le monde entier, symbole sportif d’un rapprochement diplomatique entre deux sœurs brouillées en quête de réconciliation. Près d’un an après, le drapeau blanc frappé d'une péninsule coréenne bleue flotte en Allemagne et au Danemark sur une idée du président de l’IHF Hassan Moustafa, lequel avait appelé à une Corée unifiée après la médaille de bronze sud-coréenne en Coupe d’Asie, synonyme de qualif pour le Mondial de hand masculin. Le tout sur fond de symbolisme historique : les « invités » d’honneur ont joué leur premier match jeudi contre l’Allemagne à Berlin, où sera célébré le 30e anniversaire de la chute du mur le 9 novembre prochain.

« Avec la chute du Mur, c’est le chemin de la paix qui avait été choisi. Nous voulons montrer avec une équipe unie que, nous, les Coréens, pouvons suivre la même voie », se félicitait la semaine dernière le sélectionneur Cho Young-shin, qui compose depuis le 22 décembre avec quatre joueurs du Nord, avec la promesse qu’au moins l’un d’entre eux sera aligné à chaque match.

Contrairement à l’équipe féminine de hockey envoyée à l’abattoir à cause d’un melting-pot de dernière minute, la procédure semble avoir été un peu plus travaillée avec celle de hand, qui aura la lourde tâche de défier les Experts, lundi. Il faut dire que les Corées ont eu le temps de se roder avec les Mondiaux par équipes de tennis de table ou les Jeux asiatiques (où l’équipe unifiée féminine de basket a récolté l’argent), preuve que la diplomatie sportive s’intensifie à l’est de l’Asie et qu’elle continue d’être perçue comme un véritable outil de rapprochement, au Nord comme au Sud. Pour les détails, il faut voir avec Antoine Bondaz, chercheur à la fondation pour la recherche stratégique, qui a pris le temps de nous expliquer l’importance du sport dans l’avancée des relations entre les deux pays.

Où en sont concrètement les relations entre les deux Corées ?

Il y a eu trois sommets intercoréens, le premier et le troisième étant les plus importants, pour proposer des mesures concrètes en vue d’une réconciliation entre les deux camps. Des mesures militaires d’abord autour de la zone démilitarisée, avec la destruction de postes de garde de frontières. Certaines tours de guerre ont été détruites des deux côtés et le Sud comme le Nord ont pu franchir la frontière pour le vérifier. Des mesures de raccordement des voies de chemins de fer entre les deux pays, aussi, même si pour le moment elles ne sont pas effectives mais quand même symboliques. En revanche, la coopération économique est empêchée par les sanctions de la communauté internationale, entre autres. Enfin, il y a la diplomatie culturelle et la diplomatie sportive.

On y vient. Qu’est-ce qu’on peut dire de cette équipe de hand masculin ?

On en parle beaucoup dans la presse locale, bien sûr. Je voudrais juste faire un point sur le football. Le premier match de la France pendant la Coupe du monde féminine sera justement contre la Corée et on ne sait pas encore si ça sera la Corée du Sud ou la Corée unifiée. Il faut savoir que l’équipe de Corée du nord est plutôt bonne au football mais il y aura toujours plus de joueurs du Sud car c’est la fédération de Corée du Sud qui finance l’équipe.

Il y a aussi des matchs entre des équipes coréennes mixtes à Séoul ou à Pyongyang. Récemment il y a eu un "paix" contre "prospérité" au basket, et la prospérité l’a emporté ».

Quel bilan fait-on des JO-2018, un an après la bannière unifiée et l’équipe de hockey ?

Globalement, les Jeux olympiques ont quand même laissé un sentiment très positif et la volonté commune d’avoir une équipe, a servi de marqueur, de point de départ à la dynamique actuelle de rapprochement. Le seul petit bémol c’est qu’à Séoul on n’a pas trop apprécié que l’intégration des joueuses du Nord dans l’équipe de Corée unifiée soit faite au détriment de joueuses du Sud. Mais par exemple, l’équipe de hand féminine n’a fait l’objet d’aucune protestation car quatre joueuses nord-coréennes l’ont intégrée sans remplacer personne.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette équipe de hand n’est pas du tout la première expérience depuis celle de hockey sur glace…

Il y a beaucoup d’autres exemples d’équipes de Corée unifiée, les jeux asiatiques en Indonésie, le tennis de table en Suède… Il y a aussi des matchs entre les deux équipes voire des équipes mixtes à Séoul ou à Pyongyang même si on en parle moins à l’international.

Des équipes mixtes ?

C’est-à-dire des équipes où des joueurs des deux Corées sont mélangés, avec l’une en rouge et l’autre en bleu par exemple, s’affrontent. Récemment il y a eu un « paix » contre « prospérité » au basket [victoire 103-102 de la prospérité, on attend avec impatience la revanche « respect » vs « robustesse »]. Ces matchs intercoréens participent à cette mise en scène de la réconciliation. Plus important encore, l’annonce d’une candidature commune pour les JO d’été en 2032, bien que ce soit plus long-termiste étant donné que la nomination ne se fera que dans quatre ou cinq ans. Ce qui est important à court terme c’est que pour 2020 à Tokyo, la relation entre les deux pays soit optimale et qu’ils réussissent à bâtir une équipe capable de battre le Japon dans un sport. Si une équipe de Corée bat le Japon [qui avait colonisé la péninsule au XXe siècle], d’un point de vue de l’image, le succès sera retentissant en Corée.

Petit clin d’œil intéressant : la Coupe du monde 2002 marquait le rapprochement entre le Japon et la Corée du Sud avec cette volonté de montrer que les deux pays pouvaient coopérer. Les JO-2020 seraient ceux de la coopération entre les deux Corées. »

Indépendamment de leurs éventuels succès ou échecs sur le terrain, les « unions » font-elles encore leur effet à l’échelle locale ?

Les unifications se banalisent depuis les Jeux olympiques 2018. La valeur de chaque événement est en train de décroître, les gens commencent à s’y habituer. Pour relancer la dynamique, il faudrait comme je l’ai dit des affrontements avec le Japon et si possible une victoire. Mais habituer l’opinion publique, notamment en Corée du Sud, peut être vu comme quelque chose de positif étant donné que c’était un des grands objectifs de Séoul de banaliser ce rapprochement sportif. Le sport est un levier pour atteindre un objectif politique qui est la réconciliation. Le sport n’est pas l’outil principal, c’est un outil parmi les autres, au même titre que la diplomatie culturelle et potentiellement la diplomatie économique.

On a globalement l’impression d’un déséquilibre sportif entre les deux pays, que le Sud et bien plus fort que le Nord, à qui tout ceci est profitable. Sauf au football, peut-être ?

Aux JO-2020, il est possible que l’équipe féminine de football soit unifiée car les deux nations sont très bonnes au football. C’est le sport où effectivement il y a le moins d’asymétrie Nord-Sud. Petit clin d’œil intéressant : la Coupe du monde 2002 marquait le rapprochement entre le Japon et la Corée du Sud avec cette volonté de montrer que les deux pays pouvaient coopérer. Les JO-2020 seraient ceux de la coopération entre les deux Corées.

Pourquoi a-t-on vu plus d’équipes féminines réunifiées ?

Tout simplement parce qu’il y a moins d’enjeu dans ces équipes. C’est très triste à dire. Il ne faut pas oublier que ce sont des sociétés très machistes, donc ils doivent considérer que c’est plus facile de faire jouer ensemble des joueuses.

Quelle est la limite de la diplomatie sportive en Corée ?

La limite de la diplomatie sportive se verra dès lors qu’il y aura des provocations d’un côté où une volonté politique de rapprochement qui disparaît. Dès lors que ça arrivera, ça s’arrêtera. Si l’opinion politique se retourne, si le gouvernement change, la diplomatie sportive pourrait cesser. Il y a cette idée véhiculée que maintenant que le processus de rapprochement sportif a été enclenché, on ne peut plus revenir en arrière. C’est faux, on peut toujours revenir en arrière. La preuve, c’est que la première équipe inter-coréenne date d’une Coupe du monde de football chez les jeunes en 1991, et on connaît la suite.