«Ce qui est triste, c'est l'invasion des chiffres et la désertion des mots»... On a parlé commentaire sportif avec Hervé Mathoux

INTERVIEW On a profité de la sortie de Fifa 19 vendredi pour parler commentaire et football avec Hervé Mathoux, voix du jeu depuis plus de dix ans...

Propos recueillis par William Pereira

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Hervé Mathoux
Hervé Mathoux — FRANCK FIFE / AFP

Les années filent mais se ressemblent dans la cabine des commentateurs des jeux Fifa. Pour la 13e année de suite, Hervé Mathoux a posé sa voix pour la simulation de foot d’EA, dont la dernière mouture (qui sort vendredi) a été présentée en début de semaine au beau milieu d’une La Défense Arena réaménagée pour l’occasion. C’est précisément là-bas qu’on a croisé le présentateur de Canal +. On en a profité pour blablater avec lui de la manière dont on parle football à la télévision en France et lui demander s’il ne commençait pas à se lasser de son boulot de commentateur virtuel - spoiler alert : non. Entretien avec un chic type.

Ça fait plus de dix ans que tu es sur les jeux Fifa, on imagine que tu ne diras pas que tu en as marre mais est-ce que l’enthousiasme est présent comme au début ?

Il y a deux choses à prendre en compte, déjà je ne fais pas ça au quotidien toute l’année. C’est un peu une sorte de parenthèse dans mon année, un petit moment sympa. Qui a aussi des côtés fastidieux [voir tweet ci-dessous], parce que ce n’est pas non plus que du plaisir, hein. Finalement c’est justement le côté assez récurrent et court qui fait que c’est sympa. La question du renouvellement peut plus se poser pour les gens. Ils savent l’apport que j’ai dans ce jeu depuis le départ et j’essaye d’être autre chose qu’un commentateur, à ma manière de le développer un petit peu avec eux en donnant des conseils, en essayant de le faire évoluer.

Je pense qu’on a beaucoup fait évoluer depuis les débuts mais on n’est pas en recherche de révolution. Dans ma manière de commenter un match il n’y a rien de révolutionnaire et puis le jeu apporte une limite au changement parce que parfois il y a des choses qu’on aimerait faire et qu’on ne peut pas faire.

Ça serait quoi justement le commentaire de jeu vidéo parfait, ce vers quoi tu aimerais tendre ?

Je trouve que ce qui peut parfois poser problème c’est un rapport à la temporalité. Parfois le commentaire se déclenche un peu tard ou tôt, dans le temps qu’on utilise. Parfois on dit qu’une action s’est passée alors qu’elle va se passer, qu’elle s’est passée alors qu’elle n’est pas encore arrivée. Moi je souhaiterais que ça colle le plus possible au jeu même si je trouve qu’on s’en approche de plus en plus et que c’est réaliste. Mais ça reste un commentaire artificiel. Moi j’aimerais bien qu’on puisse… qu’on ait une option un peu plus délire on va dire. Mais pour le moment on va plus vers la recherche du réalisme.

Sachant qu’il n’y aura jamais la spontanéité du direct…

Non, c’est de la simulation, nous on n’a pas d’image, on a un écran noir, des textes. Nous, on est sur du séquençage on va dire.

Présentation en grande pompe de Fifa 19 à la Paris La Défense Arena
Présentation en grande pompe de Fifa 19 à la Paris La Défense Arena - 20 Minutes (WP)

Du virtuel au réel. Le hasard (ou pas) fait que ça fait aussi une dizaine d’années que le CFC a vu le jour. Sur ce laps de temps, qu’est-ce qui a changé dans la manière de commenter le foot à la télé ?

C’est difficile quand on a le nez dedans mais la principale révolution je dirais que c’est l’arrivée de la data, c’est l’omniprésence des stats. Et de mon point de vue un peu trop.

Ça se fait au détriment de quoi ? L’humain, peut-être ?

Oui… Et l’autre élément que j’allais te donner c’est que dans le foot on a hélas de moins en moins accès aux humains, aux joueurs, qui sont un peu mis sous cloche par les clubs. Tout est très codé, les conférences de presse, etc. Le truc qui pour moi est triste, c’est l’invasion des chiffres contre la désertion des mots. De moins en moins de joueurs qui parlent et racontent des histoires, de plus en plus de filtres. Alors les chiffres c’est intéressant si on arrive à les décrypter, si on arrive à leur donner du sens et ce n’est pas toujours le cas dans les médias en général.

« Si tu prends un taxi en Angleterre le mec va te dire 'ouais Everton joue en 4-4-2 mais ils devraient jouer en 4-3-3 pour gagner' et ici on te dit 'ouais, les joueurs sont trop payés'. Y’a une culture foot qui est différente. »

La data, c’est donc un outil qu’on a du mal à appréhender. Ça serait pas finalement qu’un gadget ?

Non, pas un gadget… C’est un peu pareil avec l’information. Sur ces 15 dernières années, là où on devait avant chercher de l’info, aujourd’hui on en a trop et il faut savoir trier. Et je pense que les gens ne sont pas toujours formés à trier l’info de même qu’ils ne sont pas formés à trier les chiffres ou à leur donner du sens. Donc je pense, j’espère, qu’avec le temps les gens le feront mieux, mais il y a une forme d’empressement à utiliser ces données très vite et sans toujours avoir du recul d’un point de vue éditorial.

Après la défaite du PSG contre Liverpool en Ligue des champions, on a entendu beaucoup de railleries parce qu’en Italie ils décryptaient le match avec Capello, en Angleterre avec untel et que nous, en France, on était ridicules par rapport à ça. Est-ce qu’on parle vraiment moins bien foot à la télé qu’a l’étranger ?

Il y a un fond de vérité mais je ne suis pas tout à fait d’accord. Bien sûr qu’il y a une culture foot qui est moins forte qu’en Angleterre par exemple. Pour caricaturer si tu prends un taxi en Angleterre le mec va te dire « ouais Everton joue en 4-4-2 mais ils devraient jouer en 4-3-3 pour gagner » et ici on te dit « ouais, les joueurs sont trop payés ». Y’a une culture foot qui est différente.

Après l’Italie c’est encore autre chose, c’est une culture obsessionnelle avec des moyens pas très modernes. Je trouve pas qu’ils font de la meilleure télé qu’en France. Je trouve qu’en France on sait raconter des histoires. Pour moi s’attacher de manière restrictive au jeu et seulement au jeu, c’est pas un modèle. Après je pense aussi qu’on peut pas changer les cultures des pays, enfin on peut les faire évoluer mais il y a des choses profondément ancrées et moi la lecture italienne ça me parle pas.

Ils en font trop d’après toi ?

Ouais, ils ont un peu trop le nez dans le gazon. A la rigueur je trouve que les Anglais il y a déjà une forme d’humour, de détachement qui me plaît plus. Les Italiens je trouve qu’ils n’ont pas d’humour sur le foot. Après les Français je trouve qu’on s’en sort pas si mal. Globalement il faut accepter qu’on parle à un pays et on parle du foot à la juste place qu’il occupe dans la société. La majorité des gens n’est pas obsédée par les statistiques, les machins, les trucs.

« Il s’agit pas de faire un commentaire neuneu, mais on devrait ramener un peu plus de positif et plus se focaliser sur ce qu’un match de foot a de bon à nous apporter. Il faut essayer de modifier ce prisme qui ces dernières années a été très, très, très injecté de choses négatives. »

Même question que précédemment sur le jeu vidéo. Il faut tendre vers quoi pour mieux parler de foot à la télé ?

C’est difficile parce qu’il y a tellement de commentaires aujourd’hui. Moi je suis pas là pour faire bouger la totalité du truc mais déjà je suis favorable pour qu’on revienne à plus de simplicité dans la réalisation des matchs, à la quintessence du jeu.

C’est-à-dire ?

Moins de découpage sur le direct, plus de plans larges et j’aimerais qu’on aille aussi vers un peu plus d’émotion notamment aujourd’hui… Un des trucs qui m’agace c’est que dès qu’il y a un but et y compris un très beau but, tout de suite le réflexe c’est de dire « ah mais c’est mal défendu »… C’est bien de le faire dans un deuxième temps mais on zappe un peu l’émotion d’un beau but avant. Et puis on a le droit de dire qu’un mec a marqué un beau but, qu’il perce une ligne de trois défenseurs qui n’ont certes pas été très bons là-dessus… Mais heureusement que l’histoire du foot est faite d’attaquants qui a un moment donné ont effacé trois défenseurs.

Donc tu veux qu’on soit plus dans l’effusion ?

Ouais mais c’est pas tant l’affaire d’une manière de commenter qu’une attitude, celle de ne pas vouloir toujours trouver un responsable à tout. De manière générale, on est dans un monde ou l’empathie est presque mal vue. Il s’agit pas de faire un commentaire neuneu, mais on devrait ramener un peu plus de positif et plus se focaliser sur ce qu’un match de foot a de bon à nous apporter. Il faut essayer de modifier ce prisme qui a été très, très, très injecté de choses négatives ces dernières années.