Coupe du monde 2018: Aigle noir, doigts levés, Ratko Mladic... Quand la politique des Balkans s'invite au Mondial

FOOTBALL Le geste des Suisses Xhaka et Shaqiri a fait parler au Mondial. Mais le problème est bien plus large que ça…

Francois Launay

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Le Suisse Xherdan Shaqiri a mimé l'aigle albanais lors de son but victorieux inscrit contre la Serbie en coupe du monde
Le Suisse Xherdan Shaqiri a mimé l'aigle albanais lors de son but victorieux inscrit contre la Serbie en coupe du monde — SIPA
  • L’aigle mimé par Shaqiri et Xhaka contre la Serbie a beaucoup fait parler
  • Au-delà de cette tension, d’autres gestes sont passés inaperçus

Joue bien et tais-toi. C’est en substance le message que vient d’envoyer la FIFA aux Suisses Xerdan Shaqiri et Granit Xhaka en les sanctionnant chacun de 8660 euros d’amende pour avoir mimé un aigle avec leurs mains pour célébrer leurs buts inscrits samedi face à la Serbie (1-2).

Coupable de les avoir soutenus, Stephan Lichsteiner a reçu de son côté une amende de 4330 euros. Car l’instance internationale ne plaisante pas avec la politique. Surtout quand elle vient des joueurs.

En mimant l’aigle bicéphale du drapeau albanais, nationalité qui compose en grande partie le Kosovo, Shaqiri et Xhaka ont voulu envoyer un message à la Serbie. Les parents des deux joueurs de la Nati ont en effet dû quitter leur pays dans les années 90 quand la guerre a éclaté dans les Balkans.

Granit Xhaka mime l'aigle albanais après son but contre la Serbie
Granit Xhaka mime l'aigle albanais après son but contre la Serbie - SIPA

L’aigle, un signe identitaire albanais

Aujourd’hui, si le Kosovo est devenu indépendant (en 2008), la Serbie ne l’a toujours pas reconnu et les tensions diplomatiques demeurent. Et le geste des deux joueurs ne va pas apaiser les choses. Même si Loïc Tregoures, spécialiste des Balkans, dédramatise:

« C’est un geste compris par l’ensemble du peuple albanais qui représente l’aigle qui se trouve sur le drapeau albanais. Ça n’a pas vraiment de signification politique. C’est un signe identitaire comme d’autres pays peuvent en avoir. S’ils avaient fait ça contre le Portugal ou l’Angleterre par exemple, personne ne s’en serait ému », constate ce chargé d’enseignement à l’institut catholique de Paris.

Sifflés par les supporters serbes, dont certains arboraient pendant le match des pulls à l’effigie de Ratko Mladic, (chef militaire condamné pour crimes contre l’humanité) les joueurs suisses ont surtout voulu répondre aux provocations.

Le père de Shaqiri emprisonné par les Serbes

Difficile par exemple pour Xerdan Shaqiri de rester neutre quand on sait que son père a été emprisonné par les Serbes lors du conflit avec le Kosovo.

« C’est un geste fait sous le coup de l’émotion et de l’histoire personnelle. C’est peut-être malheureux au vu des tensions qui existent entre le Kosovo et la Serbie mais pour moi, ce n’est pas un geste politique. Comme la coupe du monde est très médiatisée, ça a un immense écho et ça suscite énormément de réactions. Mais c’est un épiphénomène au niveau diplomatique. Ce n’est pas ça qui va changer la donne », estime Odile Perrot, docteur en sciences politiques et spécialistes du Kosovo.

Le Kosovo félicite les joueurs suisses

Reste que la caisse de résonance du Mondial a entraîné son lot de réactions. Positives au Kosovo où le président de la République himself a félicité les joueurs suisses pour leur geste. Mieux, une cagnotte a même été lancée dans le pays pour payer les amendes de Shaqiri, Xhaka et Lichsteiner « Et puis, en Suisse, il y a aussi eu un soutien de ces joueurs. C’est plutôt drôle d’ailleurs car en Suisse, il y a une frange de la société qui est très réticente vis-à-vis des Albanais du Kosovo et des immigrés en général. Mais là, on les soutient » remarque Loïc Tregoures.

La Serbie vent debout

Evidemment, les réactions sont totalement différentes en Serbie où on a crié au scandale diplomatique. Même si la Fédération serbe a aussi été punie d’une amende de 46 780 euros par la FIFA à cause de banderoles discriminatoires de ses supporters lors du match contre les Suisses, l’aigle mimé par Shaqiri et Xhaka a du mal à passer.

« Les Serbes prétendent que cet aigle fait référence à la Grande Albanie (réunir dans un même pays tous les Albanais des Balkans). Mais ça équivaut à agiter le chiffon rouge car ce n’est pas un projet soutenu par le gouvernement actuel », poursuit Odile Perrot.

D’autant plus que les Serbes ont aussi leur geste polémique pendant ce Mondial. Quand Kolarov a marqué contre le Costa Rica, il a fait un signe avec ses trois doigts (pouce, index et majeur).

Le Serbe Kolarov célèbre la victoire de son équipe face au Costa Rica
Le Serbe Kolarov célèbre la victoire de son équipe face au Costa Rica - Vadim Ghirda/AP/SIPA

Les trois doigts de Kolarov, l’autre geste polémique

« A la base, ça représente la Sainte Trinité. Mais c’est devenu un signe de ralliement et par extension un signe clairement nationaliste dans les années 90. Mais Kolarov ou même Djokovic, qui brandit ses trois doigts quand il gagne un tournoi, ne le font pas pour ça. lls font juste ça pour envoyer un signe d’appartenance aux supporters serbes qui le comprennent immédiatement. Sauf que là c’était contre le Costa Rica et que tout le monde s’en fout », détaille Loïc Tregoures.

Politiques ou non, réfléchis ou pas, ces gestes s’inscrivent dans l’histoire mouvementée des Balkans depuis plusieurs décennies. Comme quand un drapeau albanais, monté sur un drone, avait atterri sur la pelouse pendant un match entre la Serbie et l’Abanie en octobre 2014. Conséquence : de grosses échauffourées et un arrêt du match.

Quand les Balkans dérapent

Des gestes qui peuvent aussi coûter cher. Comme à l’ex-défenseur croate Josep Simunic, aujourd’hui membre du staff de l’équipe à damiers. En novembre 2013, après la qualification des Croates pour le Mondial brésilien, le joueur avait entonné un chant fasciste avec les supporters. Suspendu dix matchs par la FIFA, il avait raté la coupe du monde. 

« Le souci, c’est que ce chant est d’une banalité effrayante en Croatie. D’ailleurs, c’est pareil chez les Serbes comme chez les Croates. On crie des slogans, on chante des choses qui ont un lien avec le fascisme ou le révisionnisme et on ne voit pas où est le problème. C’est un problème d’éducation en général », soupire le spécialiste des Balkans.

La caisse de résonance du Mondial

D’ailleurs, les spécialistes interrogés le reconnaissent tout le monde est déjà passé à autre chose depuis samedi soir. Avec le rythme des matchs, la Serbie a les yeux tournés vers son match contre le Brésil. Même chose pour la Suisse face au Costa Rica. Mais l’épisode de l’aigle aura au moins servi à quelque chose. « Ça alerte les médias, ça a une caisse de résonance et ça permet de remettre les choses au point. Ce n’est pas plus mal », conclut Odile Perrot.

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