L'accident de Guillaume Néry est dû à un «scotch faisant office de marque qui s’est détaché de la corde»

INTERVIEW Jean-Pol François, l'un des juges du championnat du monde d'apnée à Chypre, revient sur l'erreur qui a failli couter la vie à l'apnéiste français...

Propos recueillis par Romain Scotto

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L'apnéiste Guillaume Néry est réanimé après avoir été victime d'une syncope lors de sa tentative de record du monde poids constant à moins 110 mètres, le 02 septembre 2006 à Nice.
L'apnéiste Guillaume Néry est réanimé après avoir été victime d'une syncope lors de sa tentative de record du monde poids constant à moins 110 mètres, le 02 septembre 2006 à Nice. — VALERY HACHE / AFP

C’est un fait regrettable pour un sport aussi confidentiel, mais en dehors des records, ce sont souvent les accidents qui braquent les regards sur l’apnée. Jeudi matin, le champion Guillaume Néry a été victime d’une syncope lors de sa tentative de record du monde à Chypre. En cause, une invraisemblable erreur de marque. Croyant descendre à 129 m, le Français a en fait plongé à 139 m sans s’en rendre compte (record non homologué puisqu'il a perdu connaissance). Jean-Pol François, l’un des juges présents au championnat du monde, travaillant pour l’AIDA, reconnaît la responsabilité conjointe du jury et de l’organisateur.

Que s’est-il passé exactement lors de la plongée de Guillaume Néry ? Il y a eu une terrible erreur, on est en train de la corriger en changeant le système pour ne plus que ça se reproduise. Et ça ne se reproduira plus. C’est un des scotchs qui fait office de marque qui s’est détachée de la corde. L’organisateur et le juge ont confondu la marque de 130 m avec celle de 140 m. Comme la corde a été placée très, très vite, parce qu’il y a beaucoup de poids, l’organisateur n’a pas vu passer les marques. C’est un poids standard d’une vingtaine de kilos.

Une enquête va-t-elle être menée ? Non, on sait ce qu’il s’est passé. On a déjà fait notre rapport officiel. On a vu les erreurs commises.

Qui est donc responsable ? On va dire l’organisateur et les juges. On reconnaît nos erreurs à ce niveau-là. On a eu beaucoup de chance que Guillaume soit extrêmement entraîné.

Comment se passe la procédure de vérification habituelle ? Les juges et l’organisateur vérifient. On a quelqu’un qui vérifie sur la plate-forme mètre après mètre. Et les juges dans l’eau font le "back-up" de l’organisateur pour vérifier la marque. Là, les deux ont vérifié. Mais en comptant le nombre de marques sur la corde, ils ont vu la marque de 130 m et ont enlevé un mètre pour faire 129. En réalité, ça faisait 139…

Les juges peuvent-ils aller sous l’eau vérifier la profondeur ? Non, ils sont en surface pour vérifier le protocole. Les organisateurs sont sur la plate-forme avec un médecin. Chacun a sa tâche. Personne ne va à la profondeur de Guillaume. Il n’y a que lui qui est capable d’aller à cette profondeur-là dans le monde. Sur la plate-forme on a un sonar qui permet de voir la progression de l’athlète.

Qu’allez-vous faire à l’avenir pour éviter ce type d’erreur ? Etre sûr que sur place, les juges vérifient que tous les mètres sont corrects. Quitte à compter à voix haute, "77 m, 78 m", par exemple. Deuxième chose, avant que la compétition commence, il faut qu’on envoie des profondimètres à la profondeur maximale annoncée pour vérifier. Et puis il faut utiliser des stickers plus solides. Avec le temps, ils perdent leur effet de colle. On va utiliser aussi de la peinture permanente sur le câble. Là, ça ne s’effacera pas. Au besoin, on remettra un coup de peinture à la fin de la journée. Et puis, chaque apnéiste descend avec une longe de sécurité. C’est un mousqueton relié à la corde. Le simple fait d’avoir ce mousqueton qui défile le long de la corde, parfois, peut faire bouger les stickers.

Guillaume Néry va peut-être arrêter après cet incident… C’est sa décision. Je la comprends fort bien. Il y a longtemps qu’il est là, c’est un professionnel de l’apnée extrême. On ne peut pas dire que c’est sans risque. On essaye de minimiser les risques au maximum. La progression se fait mètre après mètre. C’est la meilleure des approches possibles. Mais le but, ce n’est quand même pas de mettre sa vie en danger.