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Nigel Richards, «le Christopher Froome du Scrabble», est une énigme à lui seul
PORTRAIT•Le Néo-Zélandais a été sacré champion du monde francophone de Scrabble alors qu'il ne parle pas français...Antoine Maes
Pour vous et moi, le Scrabble c’est quoi ? Un jeu un poil chiant, qui sert avant tout à passer les longs après-midi d’hiver chez votre grand-mère, en sirotant une camomille. Pour Nigel Richards, rien à voir. Le Néo-Zélandais, dont vous avez forcément entendu parler, est devenu champion du monde de Scrabble francophone lundi à Louvain (Belgique)… sans parler un mot de Français (ou presque). Sa méthode est toute simple : en neuf semaines, il a ingurgité l’Officiel du Scrabble et ses 380 000 et quelques mots. « C’est bourrin », reconnaît le joueur Français Antoine Rousseaux, présent à Louvain, et qui ne perd rien des exploits du maître.
Premier choc, d’abord, pour les profanes que nous sommes : les monstres du Scrabble sont plus proches de la médaille Fields, qui récompense les mathématiciens, que du prix Nobel de littérature, et Nigel Richards en est la preuve vivante. Pour lui, les mots n’ont qu’une valeur numérique, celle des points qu’ils pourront lui rapporter, et leur sens lui sont totalement étrangers. « Quand on l’applaudissait sur certains coups, il ne comprenait pas ! Pour lui, le verbe "manger" et le nom "histrion", c’est la même chose », raconte Antoine Rousseau. Désolé pour la beauté du geste, broyée par la mémoire photographique du mage. En 2011, à la question, « Quel est votre secret ? », Richards répond : « Je ne suis pas sûr qu’il y ait un secret, c’est juste une question d’apprendre les mots. »
(A partir de 1min47)
Cette séquence vidéo est un document rare. Car l’animal déteste parler en public, et encore moins aux journalistes. A vrai dire, il déteste parler tout court, visiblement. Antoine Rousseau décrit un personnage « un petit peu bourru, avec qui le dialogue n’est pas facile à nouer. » Le Français est allé le voir, mi-curieux, mi-admiratif, entre deux parties, mais « je ne sais plus trop quoi lui demander. On a un peu fait le tour, vu qu’il répond toujours la même chose. » Quant à nous, on a évidemment essayé de le joindre par SMS ou par Whatsapp. Réponse : silence radio. « De toute façon, je ne suis pas sûr que vous arriviez à en tirer grand-chose », s’amuse Antoine Rousseau.
Un peu de Dumb et Dumber et de Rain Man
C’est dommage, mais ça a au moins le mérite de laisser le champ libre à toutes les légendes possibles et imaginables. Déjà, il y a son style : une mèche de cheveux coupée au milieu du front, façon Jim Carrey dans Dumb and Dumber. Et une barbe hirsute débordant sur ses t-shirts informes. Pour résumer, la touche du type, c’est Cat Stevens/Yusuf Islam qui jouerait dans un remake de Rain Man.
B-A-L-L-O-N, mot compte double (JOHN THYS/AFP).
Là-dessus, ajoutez qu’il ne fume pas, ne boit pas, ne mange pas de viande et n’a ni la télé, ni la radio. Il n’a qu’une seule autre passion connue : le vélo. A Louvain, « on le voit arriver, il termine de jouer, il repart à vélo. C’est pour ça que le "Christopher Froome du Scrabble", ça lui va plutôt bien comme surnom », raconte Antoine Rousseau. En Nouvelle-Zélande, il a un jour sorti la bicyclette de son garage de Christchurch pour filer à Dunedin y disputer un tournoi, le gagner, et rentrer chez lui. Distance aller-retour ? 722 kilomètres. Une autre fois, il termine un tournoi à Las Vegas, et annonce à l’organisateur qu’il va rester dans le coin pour quelques jours « parce qu’il y a une très bonne bibliothèque en ville », raconte le site FiveThirtyEight.
« 300 euros et le droit de revenir l’année prochaine »
En fait, Nigel Richards est juste là pour jouer au Scrabble. D’ailleurs, s’il est venu à Louvain cette semaine, « c’est parce qu’il avait décidé fin mai 2015 de faire un périple en Europe », raconte Antoine Rousseau, qui est allé lui poser directement la question. Et n’allez pas croire qu’il en profité pour se remplir les poches. Si les prize-money sur les tournois nord-américains peuvent atteindre 30 000 euros, sa victoire de lundi lui rapportera « 300 euros et le droit de revenir l’année prochaine », reprend le Français.
Avec tout ça, difficile de faire du bonhomme une icône mondiale. Sur Facebook, sa fan page rassemble glorieusement… 42 membres. Qui compensent par leur dévotion, touchante à la lecture de leur profession de foi, pleine d’humour : « Nigel Richards n’a pas (encore) été reconnu comme Phil Taylor [joueur de fléchettes], Tiger Woods, Roger Federer, David Beckham et Phill Neville mais bientôt il le sera - grâce à ce groupe ! » On a un gros doute sur une destinée de ce genre pour Nigel Richards. Il est sans doute moins l’étendard idéal d’une campagne de promo mondiale pour le Scrabble qu’un héros idéal pour un film de David Fincher. Que vous pourrez regarder tranquillement avec mamie en dégustant une camomille.


















