Sotchi 2014 : Vis ma vie de pousseur au bobsleigh

Propos recueillis par Julien Laloye

— 

Le bob à quatre français lors des JO de Turin, le 24 février 2006.
Le bob à quatre français lors des JO de Turin, le 24 février 2006. — DPPI-SIPA

De notre envoyé spécial à Sotchi,

Ce n’est pas le sport le plus télégénique des Jeux. Ni celui où l’équipe de France ramènera ses meilleurs résultats en dehors du biathlon. Pourtant, le bobsleigh continue à exercer une fascination inexplicable sur ceux qui tombent dessus par hasard. Comment fait-on pour pousser droit ce bolide et rentrer dedans sans se casser la figure? Vincent Ricard, pousseur d’un des deux bobs tricolores, se colle à l’explication en cinq questions.

Pousseur de bob. Pourquoi? Comment?

Par hasard (rires). On a tous pratiqués d’autres sports avant. Moi c’était le rugby. Je me rappelle que j’avais découvert le bobsleigh aux JO de Turin. J’ai trouvé ça impressionnant. Le commentateur parlait des qualités qu’il fallait avoir. La vitesse, la force, la densité…je me suis dit que c’était tout moi ! Quatre mois après je vois une annonce dans un journal. La Fédération cherchait des pousseurs pour l’équipe nationale. Je me sui dit pourquoi pas. Je suis allé faire les tests, et les coachs m’ont dit «OK, on va commencer à te former à la poussée ». Du coup, j’ai laissé tomber le rugby.

Pour quel volume d’entraînement?

On fait de la musculation en priorité. Le bob, c’est un sport à gravité : plus on est lourd, plus le bob va vite ; même si paradoxalement il faut être léger au départ pour que le poids total n’excède pas la règle (640 kilos en tout). Je me suis mis à l’haltérophilie pour pratiquer les épaulés jetés. C’est des mouvements qui réclament la même explosivité que dans un bob. Je suis passé de 84 à 92 kilos depuis que j’ai commencé.  L’été, je pousse des chariots qu’on dispose sur une piste en tartan. On les charge jusqu’à 100 kilos et je dois pousser sur 20 mètres. On fait ça des dizaines de fois. 

Sans passer par l’athlétisme, c’est possible?

Vous me demandez ça par rapport aux Américaines c’est ça (Lolo Jones et Lauryn Williams, engagées à Londres en athlétisme, font partie de l’équipe américaine, ndlr) ? C’est vrai que la course est un des aspects du bob, mais pas le seul. Il faut aussi acquérir la technique de poussée. A quatre, il faut que tout soit sychro. En plus chez nous l’objectif c’est d’avoir des appuis longs au sol parce que c’est plus efficace, alors qu’en athlétisme c’est le contraire. En équipe de france, Manu Reynart a couru le 4 fois 100m à Pékin. Il me prend une seconde sur la distance (10’30 contre 11’20), mais il est remplaçant

Une fois le bob lancé, ça sert à quoi un pousseur?

A rien. Non je plaisante. Notre rôle, c’est déjà d’assurer un embarquement impeccable. On s’entraîne beaucoup en garage pour ça. Après, il faut garder une position aérodynamique. Accompagner le bob dans les virages, garder les épaules alignées avec le pilote, anticiper… Il y a toujours une petite appréhension quand on découvre une piste. L’an passé, en Allemagne on chute deux fois sur la même descente le même week-end. Ca n’arrive pas souvent mais ça fait mal. J’y ai déjà laissé une clavicule. J’espère que cela ne nous arrivera pas à Sotchi !

Quelle part pour le pousseur dans le résultat final?

La poussée est un paramètre important de la course. En général, on divise en trois tiers. Un pour le matériel, un pour le pilotage, et le reste pour la poussée. Ca peut varier en fonction des pistes mais c’est à peu près ça. En bob à quatre, notre record doit être dans les 4’’50 pour faire les premiers 20 mètres. Chez les meilleurs, il y a une densité incroyable. Les 15 premières nations doivent se tenir en un dixième, avec les Lettons et les Américains devant.  Après, les budgets en France sont ce qu’ils sont [40 000 euros cette année], on ne peut pas faire de miracles.