Marathon de Paris: Les coureurs sont-ils tous accros?

ADDICTION Chez certains coureurs, la pratique devient très vite obsessionnelle. Voire addictive...

Romain Scotto
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Des coureurs lors du marathon de Paris le 10 avril 2005.
Des coureurs lors du marathon de Paris le 10 avril 2005. — J.Naelegen/REUTERS

Au départ, cela commence par un petit footing hebdomadaire. Puis deux, trois, jusqu’à une séance quotidienne avec quelques courses en ligne de mire. L’idée de louper un entraînement devient vite insupportable. Voire déprimante quand cela se traduit par une blessure. Pour certains coureurs, la course à pied est bien plus qu’un loisir du dimanche. A haute dose, elle peut être assimilée à une drogue dure, transformant ses pratiquants en «junkies» du bitume. Sur la ligne de départ du marathon de Paris dimanche, ils seront quelques-uns, touchés par cette pathologie reconnue par l’OMS sous le nom de «bigorexie».

«J’en vois passer de plus en plus» confie, Dan Véléa, psychiatre et addictologue à Paris. Spécialiste de cette dépendance excessive au sport, il évoque le cas d’un médecin tombé petit à petit dans cette drogue dure. «Il avait développé de manière obsessionnelle une hygiène de vie plus que stricte avec interdiction de quoi que ce soit qui sortirait du cadre de sa préparation. La mauvaise surprise ça a été un problème musculaire qui l’a amené à un état dépressif très, très, grave.»

Jusqu’à 300km par semaine

Des coureurs addicts, Dominique Chauvelier en a aussi rencontrés au plus haut niveau. Ancien marathonien international (record à 2h11), il se souvient d’une époque où la tendance était à l’excès d’entraînement. «On croyait que celui qui courrait le plus serait aussi le plus performant (jusqu’à 300km hebdomadaires). En équipe de France, il y avait des filles anorexiques qui se sentaient mal si elles n’avaient pas fait leur trois heures en n’avalant qu’une pomme.» Dans ces conditions, difficile de retrouver une motivation saine pour courir.

Pour le psychiatre, la cause d’une telle addiction est d’abord neurobiochimique, avec la fameuse décharge d’endorphine, ce sentiment d’euphorie, l’absence de souffrance physique et la libération de dopamine, les molécules du plaisir. Mais l’aspect le plus complexe est psychologique. «Il y a une idéalisation de l’image de soi par rapport à ce qu’on veut être, un besoin narcissique chez ces gens-là. La notion de dépassement de soi rejoint la notion de performance, sachant qu’en anglais, to perform veut aussi dire: se donner en spectacle», indique Véléa. Selon une récente étude Kantar, la santé, l’hygiène de vie et l’envie de se défouler figuraient en tête des motivations des coureurs. Loin devant le culte de l’apparence, ce vice inavouable.

Pour s’en sortir, le docteur Véléa propose un travail sur l’image de soi. «Il faut leur apprendre à s’accepter tels qu’ils sont. Qu’ils apprennent à se connaître.» Un sevrage est aussi nécessaire. Son patient médecin est passé au coaching des jeunes, pour diminuer son kilométrage. S’il pouvait éviter d’en faire de futurs drogués de la course à pied, ce ne serait pas plus mal.